Youssef Al-Qaradhawi, le voile et les femmes : un théologien "modéré" ?

Youssef Al-Qaradhawi, le voile et les femmes : un théologien "modéré" ?

       Dr. Youssef Al-Qaradawi est l’un des illustres savants de l’Égypte et du monde musulman. Il se distingue (…) par une méthodologie qui adopte le principe de la médiation et du juste milieu, loin de tout excès et de tout laxisme. Il est l’auteur de plus de cent vingt ouvrages dont l’authenticité et la profondeur en sont les principales caractéristiques, dans un style qui rallie la précision du savant à la luminosité de l’écrivain et à la ferveur du prédicateur (1). Voilà la présentation élogieuse de Youssef Al-Qaradhawi faite par le site internet Havre De Savoir, une des vitrines des Frères musulmans en France.

Youssef Al Qaradhawi, théologien qatari d'origine égyptienne né en 1926, est une vraie star dans le monde musulman. Entre autres rôles, il est un prédicateur vedette sur la chaine national du Qatar, et surtout en étant régulièrement invité dans une célèbre émission diffusée sur Al-Jazeera. Sa rubrique y est suivie par des dizaines de millions de personnes à travers le monde. Il diffuse en même temps sa doctrine sur Internet, via des fatwas ou des réponses aux questions posées par les internautes sur certains forums. Il est considéré comme l'un des chercheurs musulmans les plus influents de la planète, et reconnu comme un théologien modéré par de très nombreux musulmans y compris en France.

Tariq Ramadan estime que son discours sur la femme, sur la démocratie dont il défend les principes en les inscrivant dans la philosophie politique musulmane, apporte un souffle nouveau (2).

Pourtant, ce "grand savant parmi les savants" a été interdit de territoire français en mars 2012. Ahmad Jaballah, ancien président de l’UOIF, ne comprenait pas cette interdiction. Pour lui, c’est un homme de paix et de tolérance qui a œuvré pour l’ouverture et la modération et dont les positions ont toujours été en faveur de la justice et de la liberté des peuples et il exerce une influence positive dans le monde musulman (3). Amar Lasfar, président actuel de l’UOIF, avait lui aussi été très déçu par cette décision qu’il ne comprenait pas non plus. Il déclara avec force conviction dans une interview télévisé : Qaradhawi, c’est le plus savant des savants du monde musulman aujourd’hui. C’est le plus savant. Il n’a pas d’égal (4).

Alors pourquoi tant d’injustice, tant de haine, envers un homme si merveilleux qui pourrait se situer dans la digne lignée de Martin Luther King ou Nelson Mandela ? Un homme qui défend les principes de la démocratie, et qui explique par son immense savoir ce que doit être un(e) bon(ne) musulman(e) aujourd’hui, y compris en France, en répondant à notre contexte, par le principe de la médiation et du juste milieu, loin de tout excès et de tout laxisme ?

Pour commencer à avoir une idée du personnage, il faut savoir qu’il est le membre des Frères musulmans le plus influent encore en vie aujourd’hui. Il avait rejoint le mouvement dans sa jeunesse. Ce qui lui avait valu de faire quelques séjours en prison entre 1949 et 1962. Il entama des études supérieures sur l’islam à l’université égyptienne d’Al-Azhar où il décrocha un doctorat en 1973.

En 1960 ou 61, il écrivit un livre qui fera date : "Le licite et l’illicite en islam" (5), traduit en français en 1990. Programme détaillé de tout ce qu’aurait le droit ou non de faire un musulman. Le titre lui-même est explicite : c’est blanc ou noir. Toute la vie du croyant est organisée entre ce qui est autorisé et interdit. Aucune place n’est laissée au libre choix, à la raison. On enlève son cerveau pour mettre à la place le coran. Celui-ci devenant bien plus un mode d’emploi, un catalogue manichéen, un livre de recettes toutes faites, qu’un livre religieux. Dans la préface, l’éditeur l’exprime ainsi : Le "licite et l'illicite" (…) définit ce qui est permis au musulman et ce qui lui est interdit. Il précise également que si certains oulémas n'ont pas été d'accord avec lui sur certains points, c’est Qaradhawi qui serait dans le vrai. Car contrairement à eux, il se réfère uniquement aux hadiths (faits et dires du prophète), aux versets du Coran et aux avis précieux des salaf, c'est-à-dire les contemporains du prophète, nos premiers ancêtres musulmans d'une piété exemplaire. C’est pourquoi l’opinion des détracteurs de Qaradhawi peut donc être remise en question. Pour encore mieux disqualifier ses confrères progressistes, l'auteur fait une distinction entre deux catégories de chercheurs : La première s'attache beaucoup à l'Occident au point d'adopter ses coutumes et sa façon de voir. (…) Elle module ses idées par rapport aux conceptions occidentales. La deuxième s'attache à un avis du licite et de l'illicite et se tient au texte sans chercher plus loin.

En résumé, il est inutile de trop réfléchir, les textes se suffisant à eux-mêmes. Il explique les versets sans aucune mise en contexte, uniquement à travers les yeux et la mentalité de l’époque où ces textes ont été écrits, et sans utiliser aucune autre source. Le mimétisme des "salaf" l’emporte sur l’utilisation de la raison. De plus, toute la modernité et les avancées intellectuelles venant de l’Occident sont à proscrire. On retrouve ici la fameuse opposition entre une zone géographique et une religion. La modernité et les droits de l’Homme doivent rester en Occident. Le Moyen-Age, lui, doit rester la valeur de base de l’islam. Il conclut sur ce sujet ainsi : L'auteur essaie de ressembler à ses glorieux ancêtres. Il refuse de prendre l'Occident comme idole (...). Discours bien plus politique que spirituel.

L'islam a été une vraie modernité et une réelle avancée dans la société arabique du 7ème siècle. Mais Qaradhawi considère ces progrès comme suffisant encore aujourd’hui. Tout doit être figé, sous peine de trahison des textes sacrés. Il se positionne ainsi en total opposition à la Renaissance musulmane de la fin du 19ème siècle et de ses héritiers. Renaissance qui souhaitait faire entrer l’islam dans l’ère moderne. Un mouvement qui était bien plus proche d’Ibn Rushd (Averroès) et Ibn Khaldoum que d’Ibn Hanbal et Abdelwahhab (inspirateurs de l’intégrisme musulman contemporain). La préface se termine par une précision de taille, en cohérence avec ce qui a été dit précédemment : La parole de Dieu est supérieure à tout ce que peuvent dire les êtres humains (…). Ainsi, non seulement il veut appliquer des concepts du Moyen-Age sur des réalités contemporaines, mais en plus il explique clairement que la législation islamique est la seule valable. Les lois humaines s’effacent si elles contredisent ce qu’il estime être les lois de Dieu. Ce qui est cohérent avec ses concepts moyenâgeux. L’islam de ce "savant qui n’a pas d’égal", et qui "défend les principes de la démocratie" selon T. Ramadan, est donc bien incompatible avec la démocratie.

Ce cadre une fois posé, nous pouvons enfin plonger dans le monde merveilleux et humaniste de l’islam version Qaradhawi.

Tous les aspects de la vie sont abordés dans son livre. Toutefois, comme tout bon intégriste qui se respecte, il est obsédé par les femmes et le sexe. Une grande part de son ouvrage y est ainsi consacrée. Tout y passe. Et cela commence par un paragraphe au titre magnanime et pas du tout machiste : "La sagesse de donner la permission aux femmes". Il y aborde les bijoux, les parfums (toute femme parfumée passant devant un homme est une fornicatrice), les vêtements moulants, les coiffures trop attrayantes et provocantes, l’interdiction des tatouages, de la chirurgie esthétique, l’épilation des sourcils. Il va même jusqu’à évoquer l’interdiction suprême… le limage des dents. Avec tout ça, je n’ose imaginer ce qu’il doit penser des femmes gothiques…

D’après l’auteur, les parties intimes de l’homme et de la femme doivent être cachées. Soit. Pour l’homme, les parties intimes vont du nombril aux cuisses. Cette zone ne doit être vue ni d’un homme ni d’une femme. Et pour la femme ? Et bien là il ne fait pas dans le détail : les parties intimes sont la totalité de son corps à part le visage et les mains. Au-delà du côté ultra sexiste, et si c’était une simple question de pudeur (valable uniquement pour les femmes, évidemment), nous pourrions croire que cette obligation s’applique partout et tout le temps, comme les "parties intimes" de l’homme. En fait, pas du tout. Cela concerne uniquement tout homme qu'elle peut épouser. Pour les autres (femmes, père, frère, fils), elle n’y est pas contrainte, la pudeur s’envole. Nous sommes ainsi toujours dans l’apartheid sexuel par l’obsession constante de la crainte de la tentation, dont les femmes seraient responsables. Ce n’est donc pas une question de pudeur, et encore moins une raison spirituelle pour être plus proche de Dieu. C’est juste de la misogynie dans sa forme la plus primaire.

Comme toujours, il tente de s’appuyer sur un verset pour valider son obsession, ici la sourate 24 verset 31 du coran. Or dans ce verset, la seule partie du corps mentionnée est la poitrine : "Qu'elles rabattent leur voile sur leur poitrine". Expression suffisamment vague pour imaginer ce que l’on veut à propos du voile. Comment réussit-il le tour de passe-passe d’aller bien au-delà de ce qui est indiqué dans le coran ? Voici son interprétation après avoir cité ce verset : Il s'agit en fait du voile qui recouvre la tête, destiné aussi à cacher l'ouverture du vêtement laissant voir la poitrine. Le devoir de la femme musulmane est de se couvrir la tête avec un voile et de cacher avec ce même voile, ou autre chose, sa poitrine, sa gorge et son cou afin que rien n’apparaisse de ces parties du corps tentatrices aux regards indiscrets et scrutateurs des passants. On passe ainsi de la poitrine mentionnée dans le coran, à la tête, la gorge et le cou ! Sans oublier le reste bien-sûr.
Car le même verset parle aussi des "parures" (ou "atours") que la femme ne peut montrer qu’à son mari, son père, son frère, etc. Au-delà du fait que cette recommandation concernait les femmes du Moyen-âge dans des tribus bédouines en plein désert arabique (et qui n’a donc plus rien à voir avec notre monde), c’est sur le flou des "parures" que les islamistes comme Qaradhawi excellent à interpréter. Pour lui, la parure de la femme est tout ce qui l’orne et l’embellit que ce soit une parure naturelle, telle que le visage, les cheveux et les beaux atouts du corps, ou acquise, telle que les vêtements, les bijoux, les teintures. Voilà comment on transforme une vague obligation (où seule la poitrine était explicitement mentionnée) qui concernait une période et une culture données, en une obligation précise et détaillée par une surinterprétation poussée à l’extrême et qui devrait concerner toutes les musulmanes de la planète pour l’éternité…

Le fait d’autoriser à montrer le visage et les mains peut sembler être moins extrême que le niqab saoudien ou la burqa afghane. Est-ce parce qu’il aurait une meilleure considération pour la femme que les wahhabites ou les talibans ? Encore une fois, pas du tout. C’est pour une raison purement pratique : Il n'a été permis de laisser voir le visage et les mains que parce que la femme trouve une gêne en les voilant, surtout si elle a besoin de sortir en toute légalité (…). En lui imposant de se couvrir le visage et les mains dans toutes ses activités, on gêne ses mouvements et on lui impose un surplus de fatigue. Et cette exception ne concerne que la veuve qui doit gagner le pain de ses enfants, ou l'indigente qui doit travailler pour aider son mari. Qaradhawi est si sympa et compréhensif. On peut être un islamiste sans pour autant manquer d’humanité. On notera également que la femme peut sortir uniquement si c’est légal. Autrement dit, elle n’a pas le droit de sortir sans l’autorisation du père ou du mari (voire du frère). Même si elle est cachée au fond d’un carton pour être sûr qu’on ne voit pas ses "parties intimes". La femme chez les intégristes est une éternelle mineure et son corps ne lui appartiendra jamais.

Pour nous rassurer, il précise toutefois : il en découle que l'islam n'astreint pas la femme, comme on veut le dire, à rester prisonnière à la maison dont elle ne sort que pour la tombe. C’est vrai, ça rassure... Cette phrase montre bien que plusieurs théologiens et intellectuels musulmans contestaient la vision de Qaradhawi. A l’époque, ils étaient en "désaccord". Aujourd’hui, l’interprétation intégriste étant devenue dominante, ils sont qualifiés "d’apostats" en terre musulmane et "d’islamophobes" ou de "musulmans sans l’islam" ailleurs. C’est une des méthodes utilisées pour valider leur interprétation radicale comme étant le véritable islam. Quant à la "liberté" de sortir, Qaradhawi rajoute : Il lui est au contraire permis de sortir pour faire ses prières, pour rechercher le savoir, pour répondre à ses nécessités et pour toutes raisons légales habituelles ou religieuses. La femme n’est pas prisonnière... elle doit seulement avoir une bonne raison pour sortir. Mais qui aurait décrété ces lois qui fixeraient les raisons légales de sortie pour les femmes ? Certainement pas la religion. Alors suivez mon regard... Et quelles seraient les sanctions si une femme sortait "illégalement" de chez elle ? Nous le verrons plus tard.

Toutefois, le côté "compréhensif" du bâchage féminin a ses limites : Cependant il est plus parfait pour la femme musulmane de s'efforcer de voiler sa parure jusqu'à son visage dans la mesure du possible (…). Il rajoute ensuite une petite subtilité : Cela devient d'autant plus nécessaire si elle est belle et que l'on craint qu'elle ne tente les hommes. Nous retrouvons encore une fois l'unique raison d'être du voile : la tentation sexuelle dont la femme serait responsable. Sa précision nous indique aussi que si une femme est moche, elle peut être dispensée de cacher son visage. Tant mieux pour elle. Le problème est qu’il n’a pas créé un standard pour évaluer la beauté féminine, puisqu’il semble que ses goûts ont valeur universelle. En suivant sa logique, il faut croire qu’il y a de plus en plus de jolies femmes chez les musulmans puisque les voiles sont de plus en plus nombreux…

Il ne souhaite toutefois pas imposer ces contraintes à toutes les femmes, seulement aux femmes musulmanes. Car la femme musulmane a un caractère qui la distingue de la femme mécréante. Le caractère de la femme musulmane est marqué par la jalousie de son honneur, la discrétion, la chasteté et la pudeur. Autrement dit, une musulmane (voilée) a de l’honneur et une pudeur honorable, les autres sont des femmes impudiques et légères.

Mais pour lui, la rigueur des vêtements des musulmanes n’est qu’une partie du chemin. Il faut aussi éviter toute promiscuité avec les hommes, promiscuité de contact et de toucher, comme cela se produit à l’époque actuelle dans les salles de cinéma, dans les amphithéâtres des universités, dans les salles de conférences, dans les moyens de transports en commun, etc. L’obsession de la tentation ne se limite donc pas aux vêtements et aux parures de la femme. Cela concerne aussi les activités culturelles : L'islam n'admet aucune action qui excite l'instinct bestial comme la danse lascive et excitante, les chansons immorales, le théâtre pornographique et toute frivolité de ce genre quand bien même certains les nomment "arts" et que certains les considèrent comme du "progrès" et les nomment par d'autres slogans trompeurs. Évidemment, ses définitions de "immorale, pornographique, frivolité" ne sont pas exactement les mêmes que les nôtres. Je serais curieux de voir ce qu’est pour lui un "théâtre pornographique". En cela, il confirme sa filiation et sa fidélité à la doctrine de Hassan Al Banna, fondateur des Frères musulmans. Parmi les 50 propositions de son programme rédigé en 1936, il déclare vouloir fermer les dancings, les lieux libertins et interdire la danse et tout contact gestuel entre homme et femme. Exercer un contrôle sur le théâtre et sur le cinéma, et filtrer les pièces à jouer et les films à diffuser. Effectuer avec rigueur un tri et un contrôle sur les chansons avant de les diffuser. Le même totalitarisme, basé sur les mêmes obsessions, quelle que soit l’époque.

L’esprit est si mal placé chez les islamistes, qu’ils voient de la tentation dans tout et n’importe quoi. C’est pour cela qu’ils refusent la mixité au maximum. Pourquoi une telle obsession ? Car l'instinct sexuel [de l’homme], une fois satisfait, assure la conservation de l'espèce. C'est un instinct puissant et irrésistible qui se trouve chez [lui]. Il est normal que cet instinct cherche une voie de satisfaction où il accomplit son rôle et assouvit son besoin. L’homme est donc un animal en rut et la femme une proie. Le mariage aurait ainsi été créé pour sauvegarder la famille et le genre humain en interdisant la fornication et obliger la femme à être la propriété d'un seul homme à la fois. Oui vous avez bien lu : la propriété…

Il est alors logiquement interdit de rester en tête-à-tête avec une femme que l'on a le droit d'épouser (autre que sa mère, sa sœur, sa fille, etc.). On peut comprendre son point de vue : une main baladeuse, un coup de langue, une pénétration fortuite sont si vite partis chez les islamistes. Comme à chaque fois, il tente d’appuyer son affirmation par un hadith ou un verset du coran qu’il cite ainsi : "Quand vous leur demandez un renseignement utile, adressez-vous à elle derrière un rideau. Cela est plus pur pour vos cœurs et pour les leurs" (coran, 33:53). Cela signifie que cette attitude est plus à même de mettre à l'abri du doute, de la suspicion et de sauvegarder l'honorabilité. On retrouve ici encore cette obsession de la crainte de la tentation, et également de la réputation, tout le monde pensant obligatoirement au sexe quand un homme et une femme discute seul à seul. Ce passage est particulièrement intéressant. Car comme à son habitude, il déforme les versets originaux. En effet, il ne cite pas l’ensemble du verset. Ce qui en modifie le sens. Alors le voici en entier : "ô vous qui croyez ! N’entrez pas dans les demeures du Prophète, à moins qu’invitation ne vous soit faite à un repas, sans être là à attendre sa cuisson. Mais lorsqu’on vous appelle, alors, entrez. Puis, quand vous aurez mangé, dispersez-vous, sans chercher à vous rendre familiers pour causer. Cela faisait de la peine au Prophète, mais il se gênait de vous (congédier), alors qu’Allah ne se gêne pas de la vérité. Et si vous leur demandez (à ses femmes) quelque objet, demandez-le leur derrière un rideau : c’est plus pur pour vos cœurs et leurs cœurs ; vous ne devez pas faire de la peine au Messager d’Allah, ni jamais vous marier avec ses épouses après lui ; ce serait, auprès d’Allah, un énorme pêché." Cette obligation de s’adresser aux femmes derrière un rideau ne concerne donc pas les femmes en général, mais uniquement les femmes du prophète... Ce verset a été révélé pour répondre à des problèmes, des malentendus, qu’avaient rencontré Mahomet lors de visites de certains de ses fidèles à son domicile. Leur culture, leur mentalité, et les solutions à ces problèmes étaient ainsi. Mais nous ne sommes plus au 7ème siècle dans des tribus du désert arabique. Et surtout, les femmes d’aujourd’hui ne sont pas les épouses du Prophète… Ce verset concerne un contexte particulier, des évènements précis et des personnes clairement désignées. Il n’a en aucun cas une portée éternelle et universelle.

Autre élément qui est intéressant dans ce verset : le "rideau". En arabe, ce mot, dans ce contexte, se dit "hijab". Voilà la véritable signification de ce terme : le hijab est en réalité un rideau derrière lequel les femmes du prophète, et seulement elles, devaient se cacher lorsque des hommes étaient présents. La déformation de ce verset a été telle, qu’aujourd’hui c’est devenu un voile, et un voile concernant toutes les musulmanes. N’est-ce pas un pêché, un blasphème commis par ces musulman(e)s qui déforment le message originel de Dieu et de son Prophète pour aller à l’inverse de ce qu’ils prônaient ? Cela devrait être les partisans du voile que le CCIF devrait attaquer en justice pour "islamophobie"… Mais cela ne gêne pas Qaradhawi. Son obsession du sexe et sa misogynie sont bien plus fortes que sa foi.

Le côté spirituel du voile pour "être plus proche de Dieu" est donc totalement absent. Il n’a jamais existé dans le dogme musulman, ni même dans les interprétations des idéologues intégristes des générations précédentes. C’est un argument inventé à posteriori pour tenter de convaincre encore plus de musulmanes des bienfaits du voile, et surtout pour tenter de dissuader leurs adversaires de remettre en cause ce tissu discriminatoire, au nom du "respect de la liberté religieuse". En revanche, si le spirituel est absent, le sexisme brille de mille éclats par sa présence.
Puisque l’argument spirituel n’existe pas et si l’argument de la nature n’est pas suffisant pour convaincre, les intégristes vont sur le terrain de l’identité et de la politique : Ce vêtement ne doit pas ressembler à ce que portent spécialement les mécréantes, les juives, les chrétiennes et les idolâtres. L'intention d'imiter ces femmes est interdite en Islam qui tient à ce que les musulmans se distinguent et soient indépendants dans le fond et dans la forme. C'est pourquoi il a ordonné de faire le contraire de ce que font les mécréantes dans plusieurs domaines. Là, il ne cite aucun texte religieux pour appuyer son propos. C’est normal. L’interdiction de s’habiller à l’occidentale pour ne pas leur ressembler n’existe dans aucun verset et aucun hadith…

Au-delà de la misogynie du voile, nous voyons bien que son existence est aussi justifiée par l’aspect identitaire et politique. Sinon, pourquoi ne pas cacher "la tête, la gorge, le cou, les parures" en portant un bonnet, une écharpe et un pull ? Parce qu'il faut pouvoir être identifiée et identifiable en tant que musulmane, afficher sa religion à tout prix, gage de fidélité à l’interprétation intégriste. C’est pour cela qu’aujourd’hui, les mêmes voiles se portent aussi bien à Rabah, Alger, Tunis, Jakarta, le Caire, Ankara, Paris ou Montréal. Le voile est un uniforme et une arme politique redoutable. Son rôle en se rendant visible, au-delà du label officiel "je suis une bonne musulmane", est de contribuer à montrer que l’Oumma, la communauté des croyants, est au-dessus des frontières nationales. L’identification à cette communauté supranationale doit se sentir partout dans le monde, en grande partie grâce au voile.

Ce sont toutes ces raisons qui justifient le port de cet uniforme. D’ailleurs, en dehors de la petite phrase qui définit les parties intimes de l’homme, aucun paragraphe n’est consacré à sa tenue vestimentaire. La seule chose qui lui est demandée est de ne pas imiter la femme... Car d’après Qaradhawi, l'Islam est la religion du combat et de la force, qui aime en effet préserver la virilité de l'homme de tous les aspects de faiblesse, de soumission et de dépravation. Aucun passage non plus sur l’éducation des hommes à contrôler leur libido et mieux respecter les femmes pour qu’elles ne soient pas obligées de limiter leurs sorties et de se cacher derrière un voile. Toute la responsabilité et les mesures à prendre sont du côté des femmes. Voilà pourquoi les hommes sont exemptés, eux, du port de ce "vêtement". Cela n’a rien à voir avec le spirituel et tout à voir avec le sexisme, le machisme et la misogynie les plus archaïques. La musulmane voilée devenant en plus une arme politique assumée par les islamistes. Malgré tout ça, malgré l’insulte faite à toutes les femmes (et à l’islam), il y a des musulmanes qui se revendiquent de ce courant religieux et qui le défendent. Les militants de l’islam politique essaient toutefois à présent de moins utiliser le terme de "voile". Il préfère le terme "foulard". L’objectif est de rendre cet uniforme misogyne plus neutre, de le faire passer pour un simple accessoire vestimentaire. C’est stratégiquement plus efficace. Cela permet de faciliter la culpabilisation et l’attaque pour "intolérance" contre les partisans de l’égalité des sexes et de la laïcité.

Nous avons vu que pour Qaradhawi, la femme musulmane n’est pas un être humain. Elle est un objet. Un objet qui appartient à l’homme. Son 1er propriétaire est son père, puis il y a un jour un transfert de propriété au futur mari. La transaction écrite du transfert de propriété est l’acte de mariage. Mais la femme n’est pas n’importe quel objet. C’est un objet sexuel. C’est pour cela que, pour éviter toute convoitise des hommes en rut ne pouvant résister à la tentation d’assouvir leurs plus bas instincts animal, cet objet doit rester caché au maximum à la maison. En cas de sortie ou de présence d’un homme, l’objet doit être bâché sous un hijab, jelbab ou niqab, selon le degré de zèle et de motivation. Les intégristes d’aujourd’hui ne parlent plus vraiment de "propriété" ou d’objet. Ils parlent d’une "perle" ou d’un "bijou" dont le voile serait son "écrin". Le côté précieux passe mieux, à ce qu’il parait. C’est une forme de valorisation qui fonctionne puisque de nombreuses musulmanes ont intégré l’idée qu’elles sont des "perles" ou des "bijoux".

Mais une fois mariée, que se passerait-il si la femme souhaite manifester un minimum d’autonomie intellectuelle et physique contre l’avis de son mari ? En citant le coran (2:228), il met tout de suite les points sur les "i" : "Les femmes ont des droits équivalents à leurs devoirs. Les hommes leur sont supérieurs d'un degré." Comme à chaque fois, il prend les écrits du coran dans leur sens littéral, sans aucune réflexion ni mise en contexte. Dans ce sens qui arrange bien Qaradhawi, le coran affirme effectivement que la femme est inférieure à l’homme. Toujours en s’appuyant sur le coran, il poursuit en expliquant que le musulman doit se montrer patient quand il voit de la part de son épouse un comportement qui ne lui plaît pas. Il doit reconnaître sa faiblesse en tant que femme et en tant qu'être humain. Cette supériorité supposée des hommes et ses explications montrent qu’il a recourt au même stratagème que les théoriciens du racisme en usant de la nature biologique comme fausse caution scientifique de sa hiérarchie sexiste.

Et si elle est trop bête pour lui obéir malgré tout ? Que doit-on "faire quand la femme se montre fière ou rebelle" (titre de son paragraphe) ? Voici son introduction pour justifier sa réponse : L'homme est le seigneur de la maison et le maître de la famille (…). Pour toutes ces raisons la femme ne doit pas désobéir à son mari, ni se rebeller contre son autorité. Il s’appuie encore sur le coran (4:34) : "Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci (…). Les femmes vertueuses sont obéissantes (à leurs maris)". D’accord, mais si elle insiste ? Dans ce cas, il se réfugie de nouveau derrière la Révélation coranique pour justifier son autorité masculine : "quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles" (4:34). Qaradhawi se régale à expliquer ce verset à sa façon : Quand le mari voit chez sa femme des signes de fierté ou d'insubordination, il lui appartient d'essayer d'arranger la situation avec tous les moyens possibles en commençant par la bonne parole (…). Si cette méthode ne donne aucun résultat, il doit la bouder au lit dans le but de réveiller en elle l'instinct féminin et l'amener ainsi à lui obéir pour que leurs relations redeviennent sereines. Pour un islamiste, la femme est un être fragile qui ne réagit que par l’émotion. Elle serait donc perdue, en gros manque de câlins et malheureuse si son mari refuse de dormir avec elle. Mais si elle persiste dans son entêtement ? Si cela s'avère inutile, il essaie de la corriger avec la main tout en évitant de la frapper durement et en épargnant son visage. (…) Cela ne veut pas dire qu'on la frappe avec un fouet ou un morceau de bois. C’est vrai, on peut battre sa femme, mais il y a une bonne façon islamique de le faire. On n’est pas des barbares quand même ! C’est pour ça qu’il n'est pas permis au mari musulman (…) de frapper son épouse au visage, car cela est une humiliation à la dignité humaine (…). S'il est permis au musulman, en cas de nécessité, de corriger sa femme lorsqu'elle se montre fière et rebelle, il ne lui est pas permis de la frapper durement (…). Pour Qaradhawi, frapper sa femme de manière islamique en épargnant son visage est une manière de la corriger en toute humanité. Tout comme il le fait pour le coran, il applique aussi à la lettre le proverbe "Qui aime bien châtie bien". Son côté romantique est si mignon.

Tel est le "souffle nouveau qu’il apporte au discours sur la femme", comme le souligne avec tant d’admiration Tariq Ramadan.

Certes, l’islam n’a pas l’exclusivité du machisme et du patriarcat. Les religions le sont toutes par essence. Aucune ne brille par son féminisme ni par son respect des droits humains. Si les cultures et les traditions évoluent toujours avec le temps, les religions sont le reflet de l’époque où elles ont été créées. Elles figent tout, comme l’instantané d’une photo. Lorsque les religions valident ainsi certains éléments traditionnels dans leurs dogmes, ces traditions se retrouvent momifiées dans leurs livres sacrés respectifs et deviennent valable en tout lieu et en tout temps lorsque des croyants veulent tout prendre à la lettre. Des trois monothéismes, l’islam est pourtant le moins archaïque dans les rapports entre hommes et femmes puisqu’il a accordé des droits et un statut juridique à ces dernières. Seulement voilà, des théologiens comme Qaradhawi souhaitent non seulement tout figer dans le passé, mais veulent aller encore plus loin en extrapolant leurs textes sacrés, tout en ayant une vision conquérante et totalitaire pour un monde sous domination islamiste où toutes ces règles s’appliqueraient. Ce qui a pour effet de faire de l’islam, religion au départ progressiste, l’idéologie totalitaire la plus archaïque, sexiste, misogyne, et aussi la plus dangereuse sévissant actuellement dans le monde. Cela démontre bien que le problème vient moins de l’islam que de ces musulmans. La religion est ce qu’on veut qu’elle soit.

Ce qui est donc choquant, ce n’est pas que toutes ces choses soient écrites dans le coran et les hadiths hérités de traditions tribales du Moyen-âge, mais que des personnes souhaitent de nos jours encore les appliquer à la lettre. Au point de rejeter les lois faites aujourd’hui par les hommes au profit de lois divines écrites il y a 1400 ans, et dont certaines sont même inventées par les intégristes.

Il y a ainsi un rejet total par Qaradhawi de l’islam des Lumières, ce que Marwan Muhammad (directeur de CCIF), en digne héritier, appelle avec mépris "l’islam du réverbère". Avec ses disciples du CCIF, UOIF, Tariq Ramadan, etc., il est l’expression d’un islam à la lettre. Alors que Malek Chebel, Abdelwahab Meddeb, Mohamed Arkoun et d’autres sont dans l’esprit du message coranique. Des deux tendances, c’est malheureusement l’archaïsme moyenâgeux des intégristes qui a le vent en poupe aujourd’hui. Il y a 20 ans on demandait à une musulmane pourquoi elle se voile. Aujourd’hui on demande à une musulmane pourquoi elle n’est pas voilée...

Pour être juste avec Qaradhawi, il faut avouer qu’il n’est pas uniquement obsédé par les femmes. Il y aussi les homosexuels pour qui il a une tendresse particulière. Il faut s’accrocher pour lire ce passage. Il pense que l’homosexualité est un acte vicieux, une perversion de la nature, une plongée dans le cloaque de la saleté, une dépravation de la virilité et un crime contre les droits de la féminité. Quand ce péché répugnant se propage dans une société, la vie de ses membres devient mauvaise et il fait d’eux ses esclaves. Il leur fait oublier toute morale, toutes bonnes mœurs et toute bonne manière. Avec une opinion aussi humaniste, poétique et remplie d’amour, comment compte-t-il les punir ? Il hésite. Il ne se demande pas s’il faut les tuer ou pas. Non, là il n’a aucune hésitation, c’est si évident pour lui qu’il ne se pose même pas la question. Il se demande seulement lequel des deux partenaires faut-il tuer et quelle serait la manière la plus cruellement appropriée pour le faire : est-ce que l'on tue l'actif et le passif ? Par quel moyen les tuer ? Est-ce avec un sabre ou le feu, ou en les jetant du haut d'un mur ? Il a conscience que son avis pourrait choquer des musulmans. Alors il se justifie : Cette sévérité qui semblerait inhumaine n'est qu'un moyen pour épurer la société islamique de ces êtres nocifs qui ne conduisent qu'à la perte de l'humanité. Pour lui, cela "semblerait" inhumain. Pour moi, il est l’incarnation de l’inhumanité.

Ainsi, dans ce livre profond au "style qui rallie la précision du savant à la luminosité de l’écrivain", toute la vie est codifiée. En finissant ce livre, on ne peut plus bouger une oreille sans se demander si c’est licite (halal) ou pas.

On pourrait se dire que, si cet ouvrage a été écrit en 1960, l’auteur a dû faire quelques mises à jour depuis, pour au moins atténuer certains de ses propos. Et bien non. L’édition que j’ai utilisée, à l’époque où j’ai travaillé sur ce livre, est la réédition de 2005. On pourrait alors espérer que ce livre de ce "grand savant" ait eu une diffusion limitée, connu simplement des initiés et des prédicateurs intégristes. Pas du tout. C’est sans doute le livre religieux le plus vendu de l’Histoire de l’islam, après le coran. On peut aujourd’hui encore le trouver dans toutes les bonnes librairies et bibliothèques islamistes, au rassemblement annuel de l’UOIF, et même sur Amazon et à Decitre... 

Tous les musulmans n’adhèrent heureusement pas aux thèses de cet ouvrage. Mais tous le connaissent et une grande part y voit le véritable islam. La totalité des prédicateurs et sites internet intégristes s’inspirent de ce livre et de quelques autres dans la même veine. En lisant ce "chef-d’œuvre" et en écoutant ces prédicateurs, on s’aperçoit que les discours et les points de vue sont rigoureusement les mêmes. Avec les écrits fondateurs de Hassan Al-Banna et le livre "La voie du musulman" (écrit par A. D. Eldjazaïri, un wahhabite d’origine algérienne, paru en 1964) qui sont exactement dans le même délire, l’influence du livre de Qaradhawi est énorme sur la situation de l’islam et des musulman(e)s d’aujourd’hui. C’est moins au coran que l’on doit le voile et la misogynie que cet uniforme symbolise et illustre, qu’à ces livres qui prétendent l’interpréter avec fidélité. Et c’est bien ce livre qui est une des sources principales des musulmanes qui un jour font le "libre choix" de se voiler. La parole de ce prédicateur devenant plus crédible que le coran lui-même, car plus facile à comprendre en livrant un islam clé en main.

C’est cela qu’il faut bien comprendre : si une minorité de femmes se voilent sous la contrainte directe d’un père, mari, frère ou même d’une autre femme, beaucoup d’entre elles le font par une contrainte diffuse et sous-jacente due à une pression sociale. Comme d’après Qaradhawi une femme voilée est une bonne musulmane qui a de l’honneur et de la pudeur, l’image que l’on renvoie et la réputation (portée uniquement par les filles) ont un rôle important. Alors, pour être tranquille et avoir un minimum de liberté de déplacement, des femmes font le "choix" de se voiler. Le voile devient une prison mobile qui est la clé d’une liberté limitée. C’est ce paradoxe que la plupart des gens ont du mal à comprendre, y compris des féministes qui en viennent à défendre cet uniforme par ignorance. D’autres femmes font ce "choix" par sincère adhésion à ces idées, suite à un conditionnement à travers des prêches télévisés, des CD, des conférences et des livres qui sont tous basés sur la vision de Qaradhawi. Certes, toutes les musulmanes voilées n’appliquent pas à la lettre la totalité des recommandations de ce théologien (transmises par ses disciples de l’UOIF et les prédicateurs actuels si elles ne l’ont pas lu). Toutes les musulmanes sensibles à cette doctrine ne se voilent d’ailleurs pas (encore). Car, voilées ou non, elles veulent malgré tout pouvoir vivre, avoir un minimum de respect de la part des hommes, et avoir un minimum de liberté dans notre monde. Mais elles reconnaissent quand même dans ses écrits le véritable islam qui est un but idéal à atteindre. D'autres encore essaient de toiletter cet islamisme. La modernisation marketing de cet intégrisme, par l'appellation détournée de "féminisme" islamique, passe aux yeux de certains pour une modernisation de l'islam.

Cet attrait pour l’obscurantisme rend ainsi aveugle nombre de musulman(e)s qui, pour être sûrs de ne pas se tromper et d’aller au paradis, se laissent attirer par ces sirènes. Mais à trop vouloir chercher la simplicité dans la bêtise, n’en gagnent-ils pas leur place pour un enfer qu’ils craignent tant ?

Mais ce n’est pas vraiment pour ce livre que Qaradhawi a été interdit de territoire. Avec l’âge, il ne s’est pas assagi, bien au contraire. Il a régulièrement fait des déclarations choquantes à travers ses prêches. Les deux grandes obsessions de sa vie, comme tous les islamistes, sont les femmes et les juifs. En 2004, apportant son soutien au Hamas, il justifiait le recours aux attentats suicides en Israël. En janvier 2009, il déclarait sur Al-Jazeera : Tout au long de l'histoire, Allah a imposé [aux juifs] des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. (...) C'était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des musulmans (6). Il est en cela fidèle à la doctrine frériste de la destruction d’Israël et de l’extermination des juifs. Sur ce sujet, ces prêches sont aussi violent les uns que les autres.

Voilà l’islam version Qaradhawi : le combat, la force et la virilité, qui se manifestent par la haine et la violence envers les femmes, les homosexuels et les juifs, sans parler des apostats. Voilà l’homme de paix et de tolérance qui a œuvré pour l’ouverture et la modération décrit par l’UOIF. Si "l’islam est une religion de paix et d’amour", comme le déclarent souvent ces fidèles, ce n’est pas du côté des Frères musulmans qu’on pourra les trouver.

Mais il n’en oublie pas l’Europe, terre de conquête. Il est le président de l'Union Internationale des Savants Musulmans, organisation islamiste dont Tariq Ramadan est également membre. Qaradhawi préside aussi le Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche (CEFR), branche européenne des Frères musulmans, dont l’objectif officiel est de "fournir aux populations musulmanes d'Europe une base juridique pour vivre leur foi dans des sociétés où elles sont minoritaires". S’il a participé à la création du CEFR, et qu’il en est le président, ce n’est pas pour rien. En effet, en 2002 dans une fatwa publiée sur le site islamonline.net, il avait exprimé un souhait : L'islam va retourner en Europe, comme un conquérant et un vainqueur, après en avoir été expulsé à deux reprises. (...) Cette fois-ci, la conquête ne se fera pas par l'épée, mais par le prosélytisme et l'idéologie (7). Son travail porte ses fruits. Ces disciples sur le terrain sont très actifs et motivés. En France, Tariq Ramadan et quelques autres sont les penseurs qui transmettent l’idéologie des Frères musulmans sur le plan intellectuel. L’UOIF est là pour organiser, aider à la création d’associations satellites : Havre de Savoir, Étudiants Musulmans de France, Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens, Ligue Française de la Femme Musulmane (créée pour faire passer les idées de Qaradhawi comme étant modernes et émancipatrices), etc. C’est elle aussi qui a créé et encadre l’Institut européen des sciences humaines situé à Château Chinon dans la Nièvre. Institut qui a pour vocation de former des cadres musulmans qui partiront aux 4 coins de France pour diffuser l’idéologie frériste. En 1992, Qaradhawi avait logiquement présidé la première cérémonie de remise de diplômes.

A travers les activités spécifiques de chacune de ces associations satellites de l’UOIF, l’objectif est le prosélytisme et forcer la société à faire de plus en plus d’accommodements concernant l’islam politique. Un de leurs outils les plus efficaces (comme partout dans le monde) est l’instrumentalisation du corps des femmes, notamment en tentant de normaliser le voile et le sexisme qui en découle. L’UOIF a été en pointe de ce combat entre 1989 (l’affaire des collégiennes voilées de Creil) et 2004 (contre la loi sur les signes religieux à l’école). Par cette instrumentalisation des musulmanes voilées, l’UOIF et ses satellites sont fidèles à la doctrine frériste, dont le livre et les déclarations de Qaradhawi en détaillent les justifications. Plus récemment, c’est le CCIF qui a pris le relais en faisant du voile son cheval de bataille. Son directeur, Marwan Muhammad, a été officiellement adoubé par Tariq Ramadan. Le fils spirituel de Qaradhawi transmet le flambeau au petit-fils (8). Le CCIF souhaite être encore plus efficace en prenant pour créneau la défense morale et juridique des intégristes. Son arme fétiche, "l’islamophobie", est là pour empêcher toute critique de l’islam et de l’islamisme. Il joue aussi sur la culpabilisation en inversant formidablement bien les rôles : si vous êtes contre l’idéologie des islamistes, vous êtes intolérants, racistes et oppresseurs (9). En résumé, utiliser les lois et les principes de la République pour les retourner contre elle. Dans la continuité de ses ainés, il utilise pour cela l’efficace cheval de Troie pensé par les Frères musulmans, le voile. Qaradhawi ne pouvait pas rêver mieux.

Ce qui est incroyable, c’est que ça marche sur une partie de la société. De nombreuses personnes politiques, quelques intellectuels, et une partie des féministes se sont laissés piéger et soutiennent, ou au mieux relativisent, l’enjeu du voile. Des féministes qui soutiennent l’idée que la femme est la propriété de l’homme, qu’elle est impure, que son corps ne lui appartient pas, que sa liberté est limitée et que certaines peuvent même en théorie être battues par leur mari si elles osent se rebeller. Qui aurait pu imaginer une chose pareille ? Comment des féministes qui se sont battues contre le sexisme et le patriarcat de l’Église, refusent ce même combat quand il s’agit de l’islam ? Comment des féministes en sont arrivées là ? Par ignorance, ajoutée à une forme de condescendance et un idéal de lutte contre un néocolonialisme fantasmé. Car les femmes voilées sont des musulmanes. C’est leur culture, pas la nôtre. Qui sommes-nous pour vouloir les émanciper ? De plus, les intégristes disent bien que le voile est émancipateur. Pour que cette affirmation soit encore plus crédible, ils mettent des femmes intégristes en avant qui déclarent haut et fort que leur voile les émancipe, et qu’on peut même être voilée et féministe ! Alors pourquoi ne pas les croire ? Voilà la différence entre les féministes et les défenseurs des Droits de l’Homme (je préfère parler des Droits humains) . Si on considère les Droits humains comme universels, certaines féministes considèrent que les Droits des femmes sont divisibles et adaptables selon l’endroit et la situation. Au nom du respect des cultures et du droit à la différence, au mépris de toutes les luttes qu’elles mènent pour les autres femmes, elles défendent ou ferment les yeux sur l’inacceptable. Se taire sur les dérives islamistes pour ne pas "stigmatiser les musulmans". Pourtant, c’est en se taisant que l’ensemble des musulmans est stigmatisé. Et pendant ce temps-là, les femmes musulmanes qui refusent la dictature islamiste et qui se battent pour l’universalité de leurs droits, pleurent. Naïveté des uns ou stratégie efficace des autres ? C’est un peu des deux.

Parmi ses actions, l’UOIF organise la "Rencontre Annuelle des Musulmans de France" au Bourget (ce qui est plutôt la rencontre annuelle des Frères Musulmans de France). C’est pour cette rencontre que le prédicateur star avait été invité en 2012 (et ce n’était pas la première fois) en tant que président du CEFR. L’UOIF, en digne actrice de la "conquête par le prosélytisme et l'idéologie", y est évidemment affiliée. Mais cette fois, le gouvernement français a voulu récompensé le théologien pour l’ensemble de son œuvre : interdiction de territoire. Ce qui a causé beaucoup de peine à Ahmad Jaballah et Amar Lasfar.

Youssef Al Qaradhawi est considéré comme un "théologien qui adopte le principe de la médiation et du juste milieu, un homme de paix et de tolérance qui a œuvré pour l’ouverture et la modération et dont les positions ont toujours été en faveur de la justice et de la liberté, un savant inégalé." "Son discours sur la femme, sur la démocratie dont il défend les principes, apporte un souffle nouveau". Mais, en sachant qui est réellement Qaradhawi, qui peut bien penser cela ? Les intégristes évidemment. En revanche, tout le monde est d’accord sur "la ferveur du prédicateur". Ainsi, pour bien comprendre la philosophie et les actions du CCIF, de l’UOIF et de l’ensemble des islamistes français et partout dans le monde (AKP, Ennhadha, etc.), il est fondamental de bien connaitre leurs sources et références idéologiques. C’est d’abord par-là que nous pouvons mesurer leur dangerosité et les enjeux de leurs revendications.

Si peu de monde rêverait d’avoir Youssef Al-Qaradhawi pour grand-père, il faut bien reconnaitre qu’il a de nombreux enfants et petits-enfants spirituel. Son interdiction de territoire a été une bonne chose. Mais cela n’arrête pas la diffusion de sa pensée "modérée", assurée par ses disciples.

Par son titre "Le licite et l'illicite en islam", le livre de Youssef Al-Qaradhawi prétend respecter l'islam. Je laisse donc le dernier mot de cet article au coran : "Et ne dites pas, conformément aux mensonges proférés par vos langues : “Ceci est licite, et cela est illicite”, pour forger le mensonge contre Allah. Certes, ceux qui forgent le mensonge contre Allah ne réussiront pas" (sourate 16 verset 116).

(2) Alain Gresh, Tariq Ramadan, L’islam en questions, Actes Sud, 2000, p. 100-101.

(5) Qaradawi Youssef, Le licite et l’illicite en islam, Paris, Éditions Al Qalam, 1992, réed. 2005

(6) Memritv.org ou https://www.youtube.com/watch?v=IJxxuuhHsQY pour avoir les sous-titres français

(8) "Voir apparaitre aujourd’hui une relève de la qualité de mes jeunes frères Mohamed Bajrafil et Marwan Muhammad (et de tant d’autres), est juste apaisant, réconfortant et énergisant. Je peux partir tranquille." https://twitter.com/TariqRamadan/status/798910923821957121
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