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La rhétorique d'inversion, la plus belle trouvaille islamiste



       Les Frères Musulmans, rejoints plus tard par les néoracistes que sont les racialistes (indigénistes, "décoloniaux"), usent depuis plus de 25 ans de ce que j'ai nommé la "rhétorique d'inversion". Ils instrumentalisent des valeurs et concepts (Droits de l'Homme, féminisme, démocratie, laïcité, etc.) pour les redéfinir à leur convenance afin, ensuite, de mieux les retourner contre la République. L'intérêt est double.

Leur approche identitaire et essentialiste, leur vision totalitaire du monde, des mœurs, de la "race", du "eux" et "nous", leur rejet de la laïcité qu'ils instrumentalisent, la place prédominante qu'ils veulent accorder à la religion dans les affaires publiques et politiques, leur populisme qui utilise les mêmes codes que l'extrême droite traditionnelle, l'antisémitisme de nombre d'entre eux dont l'histoire et les références sont fortement liées au nazisme, les classent à l'extrême droite de l'échiquier politique. La rhétorique d'inversion masque cela. Son premier intérêt est de rassurer et séduire.

L'universalisme, l'égalité entre tous les êtres humains et l'émancipation individuelle leur donnent des boutons, mais c’est à la société qu’ils passent de la pommade à travers des expressions humanistes qu’ils instrumentalisent. Nous retrouvons cette rhétorique d’inversion déclinée dans différents thèmes. Ces racistes n'apprécient pas vraiment les "Blancs", luttent contre la "blanchité" et organisent de plus en plus souvent des événements en non mixité raciale. Mais ils se présentent comme "militants antiracistes". Le sexisme religieux, dont les partisans du port du voile, se déclarent "féministes". Les islamistes rejettent la laïcité et la liberté de conscience mais se présentent comme défenseurs de la "vraie laïcité" ou de la "laïcité ouverte". Ils nous proposent d'accepter l’imposition de leurs valeurs rétrogrades et totalitaires par un autre concept qu'ils récupèrent et inversent : le "vivre ensemble" (qui est en réalité le "vivre dans leur ensemble").

Yasser Louati est l'ex porte-parole du CCIF. Ce militant d'extrême droite qui tient des propos dignes de Jean-Marie Le Pen inverse la situation : il se présente comme militant antiraciste "activiste des droits humains et libertés publiques".

Pour une partie de la société, les islamistes et indigénistes ne pourraient pas être si extrémistes que cela puisqu'ils affirment être antiracistes, féministes, pour la laïcité et le "vivre ensemble". Ils rassurent. Elle voit en eux une sorte d'antidote aux autres islamistes qui s'affichent comme tels. Les Frères Musulmans, par une vraie stratégie politique efficace, sont perçus comme de simples musulmans face aux salafistes qui, trop francs dans leurs intentions et dont la politique leur importe peu, font peur et passent pour des "fous de Dieu".
Le CCIF, association prônant l'intégrisme des Frères Musulmans, a fait de l'inversion un art. Il se présente comme défenseur de la laïcité et de la loi de 1905 tout en étant leur adversaire. Il transgresse par exemple allègrement cette loi, notamment l'article 26, en ayant tenu de nombreux meetings politiques dans des mosquées. Il prétend également défendre la liberté de conscience. Mais cela ne concerne que la liberté d'être intégriste. Les musulmans qui rejettent cet intégrisme ou, pire encore à leurs yeux, ceux qui apostasient, sont qualifiés par le CCIF et leurs partisans de "néoharkis", de traîtres, "d'islamophobes".

Conférence politique du CCIF à la mosquée de Vigneux le 30 avril 2011. Les musulmans progressistes sont qualifiés de "néoharkis", c'est à dire de traîtres, et l'islam des Lumières de "islam du réverbère" (les Frères Musulmans détestent les Lumières. Ils préfèrent l'obscurantisme).

Ce désir de rassurer et séduire ne peut être efficace sans l'autre volet : la victimisation et la culpabilisation. La racialisation de l'islam permet cela. Elle vise à faire de l'adhésion à une religion une appartenance à un peuple. Le musulman devient le Musulman. Les islamistes se présentant comme de simples croyants, toute critique à leur encontre serait une attaque contre l'ensemble des musulmans. Toute crainte et critique de l'islam (l'islamophobie), y compris celle d'une idéologie totalitaire et raciste (l'islamisme), peuvent ainsi être accusées de racisme. Le CCIF, à travers son porte-parole de l'époque, l'islamiste Marwan Muhammad qui déclare être un "musulman lambda" et "militant antiraciste", avait parfaitement résumé en  2011 la dialectique de son idéologie. Les "Musulmans" formeraient un peuple supérieur désigné par Dieu pour diriger le monde. Il aurait fait d'eux les "premiers de la classe", selon l'expression de Marwan Muhammad. Mais ce peuple supérieur serait persécuté comme les juifs dans l'Allemagne des années 30. J'avais analysé ce discours à la fois raciste et victimaire dans un article précédent (1).
Le terme "islamophobie" devient synonyme de "racisme" et marque une des plus belles réussites de la rhétorique d'inversion. Grâce ou à cause de cela, une partie des citoyens qui n'a aucun mal à critiquer le catholicisme et dénoncer sa frange intégriste, hésite voire refuse d'avoir la même attitude avec l'islam par crainte d'être perçue comme raciste. D'autres sont même séduits et n'hésitent pas à soutenir les islamistes et indigénistes au nom de la lutte contre les discriminations.
Les premières victimes de cette stratégie sont les musulmans dans leur ensemble. La racialisation de l'islam essentialise l'individu. Il ne peut plus choisir sa foi et encore moins de ne pas en avoir. Il est assigné à résidence. Toute tentative "d'évasion" sera considérée comme une traîtrise par une bonne partie de ses coreligionnaires. Un musulman sera même accusé "d'islamophobie" s'il tente de critiquer les intégristes, comme nous l'avons vu avec le CCIF. Cette racialisation qu'il faut rendre identifiable, non pas par la couleur de la peau mais par des vêtements et des comportements, sert également l'extrême droite traditionnelle dont l'intérêt est de diffuser une image effrayante de tous les musulmans. En cela, les Indigènes de la République, des prédicateurs tels que Tariq Ramadan, le CCIF et autres Lallab sont d'excellents fournisseurs de voix pour le Front National.

Un élément résume la rhétorique d'inversion. Il concentre à lui seul toute la stratégie des islamistes et les confusions entretenues. C'est le port du voile. En dehors du temps de la prière, le voile n'a jamais eu de fonction ou de signification spirituelle. Il n'a rien de religieux. Il n'a pas été pensé pour cela. Sa seule raison d'être est un sexisme basé sur une conception moyenâgeuse des femmes : contrôler la libido masculine et tous les problèmes sociétaux par le bâchage de l'objet de tentation que serait le corps féminin.

Par leur obsession sexuelle, leur sexisme maladif, le corps des femmes est le principal champ de bataille et la première arme politique des islamistes, soutenus par les indigénistes, une partie perdue de la gauche et même des féministes. Le voile est leur cheval de Troie.

Patriarcales par essence, les religions ont toujours été combattues par les féministes. Du XIXe siècle à nos jours, ces dernières ont dû affronter leurs représentants politiques et cléricaux pour faire avancer leurs droits et leurs libertés. Elles ont toujours refusé de passer par la lessiveuse du diktat religieux pour définir ce qu'est le féminisme.

Avec l'islam politique, les choses ont changé. Les Frères Musulmans n'usent pas des mêmes méthodes que leurs confrères intégristes catholiques. La rhétorique d'inversion désactive les signaux d'alerte et rend aveugle. Une partie de la gauche et des féministes est séduite par le "féminisme" islamiste. La cause des femmes est devenue secondaire au profit de la racialisation de l'islam : il ne faudrait pas critiquer le voile et son sexisme par crainte de "stigmatiser" LES Musulmans. Les musulmanes qui refusent le voilement sont ainsi perçues comme moins pieuses, voire comme des traîtresses ou "islamophobes" lorsqu'elles militent pour le dénoncer. Ce qui pousse certaines d'entre elles qui désirent être de "bonnes musulmanes" à faire le "libre choix" du port du voile. Par cette essentialisation, des féministes militent justement pour ce "libre choix" au profit de la frange radicale et sexiste d'une religion et au détriment de toutes les femmes. L'islam étant transformé en ethnie, toute critique du voile sera considérée comme raciste. C'est une inversion totale lorsqu'on sait que le voile n'a de raison d'être que pour stigmatiser, discriminer et hiérarchiser une partie de l'humanité. Ce qui est la définition du racisme.
Le voile fait partie des attributs vestimentaires inventés par l'homme pour marquer l'infériorité d'un groupe humain, les femmes. Créé dans l'antiquité, il est le plus ancien marqueur discriminant. Il est aussi le mieux protégé grâce au vernis religieux et "culturel" posé par les intégristes. Le racisme et les stéréotypes basés sur le sexe sont plus acceptés que les autres, qu'on soit croyant ou non. Le voile parait ainsi moins choquant que d'autres attributs discriminants. C'est bien la dénonciation de ce racisme sexuel à travers son marquage vestimentaire qui est accusée de racisme par les intégristes musulmans, accusation reprise en chœur par leurs soutiens dont des féministes… Nous sommes toujours dans la rhétorique d'inversion.
Enfin et surtout, contrairement à d'autres critères discriminants, cette infériorisation basée sur le sexe est intégrée par nombre des personnes concernées qui en deviennent elles-mêmes les promotrices. Cela est rendu possible par la présentation d'un faux choix : être une femme bien ou "provocante", être une bonne musulmane ou pas, plaire ou déplaire à Dieu, le paradis ou l'enfer. Une femme serait ainsi libre de ne pas se voiler, de ne pas être assez "musulmane", d'exciter les hommes et d'aller brûler en enfer, tout comme elle serait libre de choisir le bon chemin tracé par Dieu, de "se respecter", d'être une bonne musulmane et d'aller au paradis. Tel est le choix proposé. La voix des islamistes est si forte que tout discours théologique différent, toute démonstration prouvant que le voile ne relève pas du dogme musulman, sont disqualifiés, parfois violemment. Avec de telles propositions et l'absence d'un contre-discours théologique, que va choisir une musulmane sensible à ces propos ?... Les lois humaines, la raison, le féminisme et les principes universalistes pèsent si peu face au châtiment divin brandi par les intégristes. C'est ce que les islamistes et leurs soutiens nomment le "libre choix". Cela explique la motivation de certaines femmes à se voiler contre vents et marées qui passe pour une force de caractère face à une société qui serait intolérante. Cela est aussi rendu possible par une autre inversion. La femme est un objet sexuel pour les islamistes, mais on la présente comme un objet précieux. Le voile devient un outil de "protection" et de valorisation.
Une contrainte plus ou moins subtile, non visible ou non explicite, ne signifie pas qu'il y a absence de contrainte. Le fait d'avoir choisi le sexisme et la servitude volontaire ne confirme en rien un réel libre choix.

Cerise sur le gâteau, le voile devient même un outil identitaire du "peuple musulman" qui reposerait sur les femmes. L'intransigeance d'une partie des femmes voilées dissimule les raisons d'être du voile et inverse son image aux yeux de certains. Grâce à la rhétorique d'inversion, le sexisme islamiste se transforme en "féminisme islamique", le (partiel) rejet de la mixité devient une forme de rébellion féministe, la mode sexiste du voilement devient la "mode pudique", leur auto-discrimination devient une discrimination de la société.

Revendiquer le sexisme comme une forme de féminisme est une inversion conceptualisée par les Frères Musulmans. Jusque-là, les islamistes justifiaient le port du voile comme une opposition au concept de féminisme et une valorisation des traditions patriarcales. En France, l'UOIF avait créé la Ligue Française de la Femme Musulmane dans le but de convaincre les musulmanes de se voiler et de s'opposer aux féministes, non pas frontalement, mais par un discours "féministe" alternatif à la fois séduisant et culpabilisant qui les désarmerait. D'autres associations ont depuis pris le relais. Les islamistes ont compris qu’il n’y a rien de plus efficace pour lutter contre le féminisme que de se prétendre féministe.

Leur stratégie est si bien pensée qu'ils ont réussi à combiner leur "féminisme" et l'aspect identitaire. Le sexisme en publicité est leur support préféré.
Ils l'utilisèrent pour la première fois dans les années 1990, à travers une publicité mettant en scène une femme nue pour vendre un yaourt Danone. Cette pub n'est plus diffusée depuis 25 ans. Mais elle leur sert encore d'argument aujourd'hui.

Marwan Muhammad en avril 2011, à l'époque porte-parole du CCIF, use de la rhétorique d'inversion en reprenant l'exemple du yaourt utilisé par d'autres islamistes.

Ils extrapolent au maximum ce sujet pour en faire une dénonciation du mode de vie occidental (la liberté pour les femmes de disposer de leur corps, les décolletés et vêtements qui seraient trop courts, les maillots de bain, leur indépendance au détriment de leur rôle "naturel" d’épouse et de mère, la trop grande mixité homme/femme, etc). En pointant ce mode de vie, ils opposent la culture française et l’islam. Ce mode de vie serait français, pas musulman. Pourtant, la France est le pays des musulmans à qui ils s’adressent. Mais ils désignent "eux" et "nous". Nous retrouvons ici la racialisation de l'islam. Ils créent une opposition entre la citoyenneté et le choix (rigoriste) religieux. Si la femme musulmane ne veut pas être un objet sexuel, si elle ne veut pas être impudique comme les femmes de culture française, alors elle ne doit pas "se soumettre à ce mode de vie", comme l'a déclaré le CCIF (2). Elle doit faire le choix de la (vraie) pudeur. Autre discours culpabilisant pour laisser aux femmes musulmanes le "libre choix" entre "l’impudeur" des femmes de notre société et la "pudeur islamique". Ceci dans un seul but : faire la promotion du voile, pour se démarquer et se protéger de cette décadence au profit du rôle spécifique qu’est censé avoir la femme musulmane. Voile qui fait pourtant de la femme un objet sexuel bien plus encore que le marketing sexiste.

Il est vrai que dans les deux cas (le marketing sexiste et le voile) on chosifie la femme. Mais la comparaison s’arrête là. La pub sexiste est considérée par les féministes comme un dérapage qu’il faut stopper car dégradante pour l’image de la femme. Idée globalement admise aujourd’hui par la société. Ce qui poussa, à l'époque, Danone à retirer sa publicité. De plus, elle n’a pas vocation à pousser les femmes à se mettre systématiquement nues pour manger un yaourt, que ce soit en privé ou en public. Et encore moins à pousser toutes les femmes à se mettre nues pour en vendre.

Le voile, lui, n’est pas considéré comme un dérapage sexiste par les islamistes mais comme une norme qui doit être standardiser pour toutes les musulmanes vertueuses, en privé (si elles sont en présence d’un homme qui n’est pas leur mari ou de leur famille) et en public. Par ce voile, elles deviennent des objets. La pureté et la vertu ne concernent que leur corps et leur sexualité. Leurs qualités humaines et leurs compétences sont secondaires. Ce qui se passe entre leurs cuisses est plus important que ce qui se passe dans leur tête ou dans leur coeur. La réputation, que seules les filles et non les garçons portent sur leurs épaules, est un des baromètres mesurant tout cela. Il faut cacher leur peau et leurs cheveux car les musulmanes seraient responsables de la tentation de leurs bourreaux potentiels. Elles sont des objets sexuels qu’il faut protéger de la convoitise en les empaquetant derrière un voile.

D’un côté nous avons le refus des pubs sexistes par une part toujours plus grande de la société qui les considère comme négative pour l’image de la femme. De l’autre nous avons la promotion du voile, symbole du sexisme, par les islamistes qui chosifient la femme à l’extrême en en faisant un objet sexuel par essence, et qu'ils considèrent comme positif pour l’image de la femme musulmane. En reprenant à leur compte la lutte contre le sexisme en publicité, ils ont inversé les perceptions : la société française ferait de la femme un objet sexuel. L'islam, par le voile, serait le meilleur outil contre cela. Le voile deviendrait une forme de féminisme…
Cet argument d'inversion qu'est "la femme nue pour vendre un yaourt" est si efficace qu'il est depuis repris par nombre de militants salafistes et Frères Musulmans tout autant que par des non musulmans qui les soutiennent.

Les intégristes ont également compris qu'investir le féminisme n'est pas suffisant. Pour faire oublier sa raison d'être, il fallait donner l'illusion que le voile est un vêtement confessionnel. Sa discrimination raciste et sexiste passe ainsi pour une innocente pratique religieuse telle que le port d’une croix. Or, depuis quand la croix  est un outil de "pudeur" réduisant la personne qui le porte à un objet sexuel devant être caché pour ne pas susciter l'excitation d'autrui ? La croix, portée par filles ET garçons, n'a aucune fonction de régulation des rapports entre les sexes ni de chosification et d'infériorisation des femmes.

La laïcité est un véritable problème pour les intégristes de toutes les religions. Contrairement aux autres, les Frères Musulmans ont fait le choix judicieux de ne pas lutter frontalement contre la laïcité. Le combat serait perdu d'avance. Ils ont choisi de l'instrumentaliser pour, là encore, inverser les perceptions et les rôles : les intégristes musulmans seraient les premiers défenseurs de la "vraie" laïcité.  Ce terrain leur est ainsi bien plus favorable que celui de l'égalité des sexes. Faire croire que le voile est la manifestation d'une expression religieuse devient plus facile à défendre que sa réalité sexiste et patriarcale. Leur bataille contre la loi de 2004 en est le coeur. Cette loi protège les enfants de l'entrisme du prosélytisme religieux à l'école. Elle protège aussi les jeunes filles du sexisme du voile en tentant de leur montrer qu'être non voilées en société n'a rien d'impudique, tout en leur laissant la possibilité de se voiler en dehors de l'établissement. Le libre choix de la future citoyenne se forge comme cela. Or, les islamistes inversent la situation. Leur critique de la loi de 2004 cache leur désir de bâcher les petites filles pour les habituer au sort qui les attend et désactiver tout processus de décision librement choisi une fois adulte. Ils présentent cette loi comme anti laïque car elle briderait la liberté religieuse individuelle (une "liberté individuelle" construite par des collectifs prosélytes)... Toute personne qui les attaquerait sur ces thèmes sera accusée d’opprimer la liberté des musulmanes voilées, de dévoyer la laïcité, voire accusée de fascisme (un comble pour une idéologie totalitaire). "L’islamophobie" en est la redoutable arme politique.

Par son féminisme sexiste, Rokhaya Diallo est actuellement une des militantes les plus en pointe dans la promotion du voile. Elle milite depuis toujours pour la "liberté" de l'auto punition des femmes d'être des objets de tentation sexuelle pour les hommes, par l'occultation de leurs têtes et de leurs corps. Ayant peu d'arguments de fond, elle reste à la surface du sujet sans jamais entrer dans les détails qui mettraient à mal son discours. Elle utilise deux moyens pour combler ses lacunes : la disqualification de ses interlocuteurs et des formules marketing en usant elle aussi de la rhétorique d'inversion.

Pour éviter de répondre sur le fond face à un homme, elle le renvoie à son pénis. J'en ai fait les frais. Selon elle, en tant qu'homme je n'aurais aucune légitimité à critiquer son soutien au sexisme du voile. Pourtant, le voile a été inventé et prescrit par des hommes. Les théologiens, prédicateurs et imams qui le recommandent sont tous des hommes. Les justifications sont elles aussi tournées uniquement vers les hommes : contrôler la libido masculine par le bâchage de l'objet de tentation. Le voile fait partie du système de domination qu'on appelle "patriarcat". Si aucun homme ne prescrivait le voile, aucune femme ne le porterait. Mais les critiques de Rokhaya Diallo ne sont jamais tournées vers les voileurs, uniquement vers les hommes qui les dénoncent.

Elle a aussi déclaré que critiquer le voile, c'est à dire l'occultation physique du corps et de la tête des femmes par le voilement, serait une façon de dicter aux femmes leurs tenues vestimentaires... Pourtant, ce sont bien les partisan(e)s du voilement qui parlent de "mode pudique" ou "modeste" (vêtements créés pour ne pas susciter l'excitation sexuelle des hommes), désignant ainsi de facto ce qui est impudique et immodeste. C'est la définition même de la dictée vestimentaire pour les femmes. Nous sommes, là encore, en pleine rhétorique d'inversion.

Quant aux femmes qui critiquent le voile, sa réponse est toute trouvée : elles sont des féministes "blanches" racistes par essence ou, au mieux, néocolonialistes avec leur concept "occidental" du féminisme. Et les musulmanes qui luttent contre les islamistes et le voilement ? Elle n'en parle jamais.

Lorsqu'elle effleure le terrain des arguments, ses formules relèvent plus du slogan politique et publicitaire que de la réflexion intellectuelle. Elle déclare ici être pour la liberté de porter ou non le voile. Elle déclare là, en répondant à un de mes articles, que le voile serait un marqueur de féminité comme la jupe ou les talons aiguilles, ce qui n'a aucun rapport (3). Son plus beau slogan marketing est le terme "pro choix". Je l'avais lu pour la première fois chez les promotrices du féminisme des Frères Musulmans, l'association Lallab. Ce comble du cynisme n'est pas un hasard. Elles récupèrent le terme cher aux féministes, slogan dans leur lutte pour le droit à l'IVG. Cette expression résonne dans l'inconscient des français et émeut les partisans de ce droit. Rokhaya Diallo et Lallab le récupèrent pour, là aussi, le détourner, l'inverser et le renvoyer à la société pour créer la confusion dans les esprits. Elles font passer la conquête d'un droit à la liberté de disposer de son corps à travers l'autonomie émancipée de tout dogme religieux et patriarcal, à l'illusion d'une liberté imposée par le patriarcat et les religieux qui rejettent cette autonomie dans sa forme la plus sexiste qui soit. Le bâchage des femmes par injonction d'hommes pour ne pas les exciter sexuellement, et définir la femme "pudique" et "respectable", devient comparable au droit à l'IVG qui permet aux femmes d'avoir une vie sexuelle autonome. Dit autrement, l'émancipation des femmes, qui passe en partie par l'autonomie de leurs corps grâce au droit à l'IVG, devient l'équivalent de l'occultation de leurs corps par le linceul du féminisme : le voile. Ainsi, lorsque Rohhaya Diallo prononce la formule "pro choix", chacun a en tête le féminisme qu'il associe au voile. Nous retrouvons dans cette récupération les objectifs de la rhétorique d'inversion. Elle tente de rassurer et séduire en comparant le voile à l'IVG. En même temps, elle tente de victimiser les "pro voile" et culpabiliser les féministes : lutter contre l'idéologie du voilement serait comme lutter contre le droit à l'IVG, donc de l'anti féminisme. C'est bien trouvé.

Un "libre choix" qui ne va évidemment que dans un sens. Madame Diallo brandit toujours la "liberté de se voiler" lorsque se manifestent des opposants à l'idéologie véhiculée par le voile. Mais elle n'a jamais dénoncé les prédicateurs et autres intégristes qui expliquent que le voile serait une obligation pour toute musulmane qui se respecterait. Le simple fait de signaler le sexisme du voile est accusé de vouloir l'interdire dans l'absolu. En revanche, les discours des prédicateurs sur l'obligation du port du voile sont perçus comme un "cheminement spirituel" menant vers le "libre choix". C'est la rhétorique d'inversion dans toute sa splendeur. Défendre un seul type de choix n'a jamais été la définition du "libre choix" ou de "pro choix". Si nous ramenions cela à l'IVG, c'est comme si on déclarait défendre la liberté de choisir ou non l'IVG sans jamais soutenir les femmes qui souhaiteraient avorter, tout en soutenant les associations anti-IVG…

Cette rhétorique d'inversion a ses limites. Si Rokhaya Diallo et autres Lallab utilisent tous les jours le terme "liberté", elles utilisent à dose homéopathique le terme "égalité". Pourquoi ? Parce que la liberté peut inclure la servitude, l'égalité la rejette. On peut choisir la servitude volontaire, l'égalité y est opposée. On peut brandir le voile comme une liberté de le porter. On ne peut pas l'invoquer comme une forme d'égalité avec les hommes.

Malgré ces limites, la rhétorique d'inversion est la plus belle trouvaille des islamistes, naïvement adoptée par leurs soutiens.



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Le voile, un "marqueur de féminité" comme la mini-jupe et les talons aiguilles ?

Par Naëm Bestandji


       Rokhaya Diallo se définit comme féministe tout en s'affirmant, par ses prises de position, comme partisane du sexisme. Elle fait partie de ce que certains appellent l'islamogauchisme. Pour ma part, je préfère le terme d'islamistogauchisme car sa complaisance est moins envers l'islam qu'envers sa dérive islamiste.
Elle l'a une nouvelle fois démontré dans un entretien vidéo (1) où elle répond à un passage de mon article ("Blanchité", "racisé", "racisme d'Etat" : ces concepts qui légitiment le néoracisme) publié dans le Figaro Vox (2). A mon affirmation sur le racisme et le sexisme du voile, elle apporte la réponse habituelle des féministes relativistes promouvant le sexisme : Je ne vois pas en quoi le fait de marquer la féminité par un voile c'est plus sexiste que de le marquer par des talons aiguilles ou par une mini-jupe. (…) Il n'y a pas de raisons d'isoler le voile du reste des attributs qu'on associe à la féminité.

Seules les féministes telles que Rokhaya Diallo font du voile un marqueur de féminité. Celles qui le portent n'avancent pas cet argument mais celui de la religion. Les intégristes qui le prescrivent avancent celui de la "pudeur" et du refus de s'habiller comme les "Occidentales". Quant aux féministes universalistes et aux musulmanes qui refusent de se voiler, elles l'associent à un système d'oppression dont le religieux sert de prétexte.

Cette comparaison voile/mini-jupe n'est pas sortie de son esprit. Elle relève d'un argumentaire construit par les islamistes. Le but est à la fois de faire du voile un vêtement comme un autre, tout en instillant l'idée de la "pudeur" de l'un face à "l'impudeur" de l'autre : "si une femme peut se dénuder, pourquoi ne pourrait-elle pas se couvrir ?" Cette stratégie de banalisation a été assimilée par les pro-islamistes, dont nous avons ici un exemple, qui participent ainsi au projet politique des intégristes dont le voile sert de cheval de Troie.

La mini-jupe et les talons aiguilles sont portés par féminité. Une femme peut porter des talons aiguilles pour sortir entre amis, porter des baskets le lendemain et être pieds nus la semaine suivante sur la plage. Elle peut également porter une mini-jupe un jour et un pantalon plus pratique pour telle activité le lendemain ou pour se protéger du froid l'hiver. Elle peut porter l'un ou l'autre simplement par l'envie du moment. Une autre femme peut ne pas mettre de mini-jupes parce qu'elle ne serait pas à l'aise ou parce que ce n'est pas son style, et ne jamais porter de talons aiguilles pour les mêmes raisons.

En faisant du voile leur équivalent, une femme voilée pourrait porter son hijab ou son niqab le lundi, sortir tête nue le mardi s'il y a canicule, mettre un hijab transparent un autre jour par féminité ou tout simplement ne pas le porter tel jour par manque d'envie. Nous savons que non. Le voile ne doit rien laisser transparaître et doit se porter tout le temps, quelles que soient la météo, la période de l'année ou les circonstances. Tout du moins quand la femme voilée "risque" de croiser un homme… Le voile n'a pas été créé pour marquer la féminité. Il a été créé pour la dissimuler. Mini-jupes et talons aiguilles sont portés par des femmes de toutes cultures et toutes religions. Le voile "islamique" n'est porté que par les intégristes musulmanes. Il ne viendrait à l'idée d'aucune autre femme de porter le hijab ou le niqab par "féminité".
Le voile est un marqueur textile raciste créé pour stigmatiser la moitié de l'Humanité, les femmes, et installer un apartheid sexuel. Il matérialise la soumission à une idéologie patriarcale qui rejette l'autonomie du corps féminin. Ce corps est considéré comme un objet sexuel, impur, devant être contrôlé afin d'éviter tout risque de tentation pour les hommes et dont seule la femme serait responsable. Le voile, créé pour cacher ce corps "honteux", en est le sceau. Pour les islamistes, la valeur d'une femme ne se mesure pas à sa réussite professionnelle ou à ses qualités humaines. En tant qu'objet sexuel, elle se mesure à ce qu'elle fait de son entrecuisse. Le marquage sexiste du voile sert de label.

Pour convaincre, les islamistes utilisent trois méthodes. La valorisation présente le voile comme l'emballage d'un objet précieux. L'objet sexuel devient un bijou, une perle, dont le voile lui servirait d'écrin. La culpabilisation est la deuxième méthode, bien résumée par l'imam salafiste Rachid Abou Houdeyfa : Le hijâb, c’est la pudeur de la femme ! Et sans pudeur, la femme n’a pas d’honneur ! Et si la femme sort sans honneur, qu’elle ne s’étonne pas que (…), des hommes, que ça soit des musulmans ou des non musulmans, abusent de cette femme-là. Et la négligent. Et l’utilisent comme un objet.
Avons-nous déjà observé une marque de vêtements avancer des arguments similaires pour faire la promotion de la mini-jupe ou des talons aiguilles ? C'est pour cela que le voile est classé par les islamistes dans la catégorie "mode pudique" (euphémisme marketing pour ne  pas dire "mode sexiste"). Ce qui classerait la mini-jupe, portée par des femmes "sans honneur", dans la catégorie…

La troisième méthode, pour tenter de convaincre les récalcitrantes, est l'argument religieux. Le voile serait prescrit par Dieu. Ne pas lui obéir serait prendre un aller simple pour l'enfer. Avons-nous les mêmes menaces divines en cas de refus de porter les autres "marqueurs de féminité" ?

De plus, aucun pays n'a voté la moindre loi pour rendre obligatoire le port de la mini-jupe et des talons aiguilles dans l'espace public. Il existe nul part de police de la vertu ou religieuse pour vérifier que chaque femme porte bien uniquement cela. Y-a-t-il une idéologie totalitaire qui imposerait la mini-jupe ou les talons aiguilles sous peine de châtiments corporels ou même de mort, comme pour le voile ? Y-a-t-il eu des attentats au nom de cette même idéologie ? A-t-on égorgé des femmes refusant de porter la mini-jupe comme des femmes ont été égorgées en Algérie car elles refusaient de se voiler ? La mini-jupe et les talons aiguilles ne sont pas les porte-drapeaux d'une idéologie totalitaire.

Des féministes dans les pays musulmans hurlent aux Européennes que défendre le voile en Europe contribue à l'oppression des femmes qui résistent encore au voile en terre d'islam. Leur viendrait-il à l'esprit de dire la même chose d'une paire de talons aiguilles ? Latifa Lakhdar par exemple, membre fondatrice de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates, historienne, professeur d’université et chercheur sur la pensée islamique, estime que le voile n’est pas un simple usage, il est la partie visible d’une vision du monde basée sur la coupure en deux de l’universel, les hommes et les femmes. Le voile est le signe de l’enfermement théologique des femmes.

Mais cela n'intéresse pas Rokhaya Diallo. Sa complaisance envers le voile est si forte qu'elle en vient à soutenir le parti islamiste tunisien issu des Frères Musulmans plutôt que les féministes tunisiennes. Pour elle, Ennahda n'est pas islamiste, juste "musulman". Dire le contraire serait "islamophobe"… C'est ce même parti qui, lors de l'élaboration de la future constitution tunisienne, refusait d'y inscrire l'égalité des sexes. Il préférait l'expression "la femme est complémentaire à l'homme" (encore un euphémisme pour ne pas dire "inférieure"). Une "complémentarité" matérialisée par un marqueur sexiste visible : le voile. Selon le raisonnement de Rokhaya Diallo, les Tunisiens qui luttent contre cette vision de l'islam seraient… "islamophobes".

L'anathème de "l'islamophobie", terme développé et détourné par les islamistes pour en faire un racisme, est efficace pour lutter contre le féminisme. Rokhaya Diallo en est une fervente supportrice. Les féministes qui avancent certains arguments que j'ai abordés dans cet article seraient, selon R. Diallo, racistes... Preuve que son féminisme ne pèse pas grand-chose face à sa tendresse pour l'intégrisme musulman. Il n'y a alors rien d'étonnant à ce qu'elle soit un fervent soutien du CCIF. Son féminisme vibre-t-il de joie lorsque ce collectif expose sa vision identitaire et rétrograde de la femme musulmane ? (3) Ce qui rend cohérent les conférences communes entre le CCIF et nombre de prédicateurs intégristes, ainsi que les soutiens officiels de certains d'entre eux comme Rachid Abou Houdeyfa (notamment présent avec Rokhaya Diallo au "dîner du CCIF" en 2014) ou Hani Ramadan. Ce dernier n'hésite pas à comparer les femmes non voilées à des pièces de "deux euros qui passent d'une poche à l'autre". A vous de saisir la métaphore…

Le voile est prescrit par des intégristes religieux au nom du divin. La mini-jupe et les talons aiguilles sont promus par des marques de vêtements. On peut arguer que la mode est aussi un diktat. Mais il est plus facile de faire évoluer la mode si on la considère sexiste que de faire évoluer un dogme religieux que les intégristes considèrent comme immuable et éternel.

Les intégristes new look peuvent le rendre coloré et fashion, le voile reste le voile, avec tout le poids idéologique et sexiste qu'il incarne. Rokhaya Diallo le considère comme un "marqueur de féminité". Je le définis comme le marqueur vestimentaire le plus raciste et sexiste que l'homme ait inventé. Sa considération résume tout ce qui oppose les féministes universalistes, qui estiment que l'égalité des sexes et la dignité des femmes ne se divisent pas, face aux féministes relativistes pour qui cette même égalité peut être "aménagée" selon la culture et la religion. Le "féminisme sexiste" de Rokhaya Diallo est bien éloigné de Simone de Beauvoir.




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