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Henda Ayari : du déversement de haine aux silences coupables


Henda Ayari porte plainte contre Tariq Ramadan

       Dans la lame de fond de libération de la parole de femmes victimes de violences suite à l'affaire Harvey Weinstein, Henda Ayari a déclaré avoir trouvé la force de nommer l'homme qui l'aurait agressée en 2012 : Tariq Ramadan. Elle a ainsi déposé plainte le 20 octobre 2017 contre l'islamologue pour viol, violences volontaires, agression sexuelle, harcèlement et intimidation. Depuis, d'autres femmes se sont manifestées, une deuxième plainte a été enregistrée au moment où j'écris ces lignes.

Il n'est pas ici question de faire le procès de Tariq Ramadan. La présomption d'innocence doit s'exercer tout comme l'écoute de la parole des personnes qui se déclarent victimes. Dénigrer cette parole, en faire des menteuses opportunistes, relève de la même forfaiture que de condamner par avance un homme qui n'a pas encore été jugé par la justice. Les tribunaux populaires et médiatiques ne doivent pas se substituer au tribunal judiciaire.
Il s'agit pour moi d'analyser les réactions, et leur absence, des soutiens de cet islamologue intégriste concernant cette première plainte.
Cette affaire dépasse le cadre d'une plainte pour viol. Cela concerne une ancienne salafiste qui a ôté son voile, en a fait un livre, a été médiatisée, et attaque pour viol le prédicateur islamiste francophone le plus influent de ces trente dernières années. Le symbole est énorme, les enjeux idéologiques colossaux. C'est ce qui déchaine les passions. C'est ce qui explique les torrents de boue que reçoit la plaignante. Après que son corps aurait été sali, c'est son honneur qu'on arrose d'immondices, sous le regard indifférent des féministes différentialistes.

Henda Ayari vit ce que risquent de vivre toutes femmes qui oseraient porter plainte, mais dans des proportions jamais observées jusque-là. Tenter de décrédibiliser la plaignante plutôt que de s'attarder sur le fond est une stratégie classique. C'est ce qui rend la démarche des victimes si difficile. Mais ici nous sommes face à un déferlement d'injures et de menaces qui se déversent sur les réseaux sociaux, sous trois angles : le sexisme, l'opportunisme supposé de la plaignante et l'antisémitisme.

Le premier réflexe des soutiens de Tariq Ramadan est d'affubler Henda Ayari de toutes les appellations d'un sexisme décomplexé. On l'attaque sur sa plastique. On estime qu'elle n'est physiquement pas digne d'un bel homme comme l'islamologue, ce qui serait une preuve suffisante de l'impossibilité d'un viol. Elle serait une "pute", une "catin" qui aurait couché avec un homme marié à l'insu de son plein gré. Elle serait une tentatrice puisque non voilée et présente, seule, avec un homme dans une chambre d'hôtel (et peu importe que ce fut à l'invitation de celui-ci, marié et moralisateur, et qui pouvait aussi dire "non").


Les insultes reçues par Henda Ayari
Les insultes reçues par Henda Ayari
Exemple d'insultes et menaces reçues par Henda Ayari
Un exemple d'insultes et de menaces envoyées à Henda Ayari en message privé

Les islamistes trouvent toujours le moyen d'inverser les rôles dans leur rhétorique machiste et victimaire habituelle, jusqu'à l'absurde : si les rapports sexuels étaient avérés, Tariq Ramadan serait la victime. Si elle décide, plusieurs années après, de dévoiler le nom de son agresseur, ce serait par opportunisme médiatique et financier.

C'est le deuxième angle du déferlement de haine : "tu veux gagner de l'argent". Une accusation récurrente lorsque la mauvaise foi et/ou le nombre de neurones est limité dans un cerveau. La même accusation a été portée contre Charlie Hebdo lors des épisodes sur les caricatures. L'un comme l'autre sont accusés de vouloir relancer les ventes du journal ou d'un livre en surfant sur "l'islamophobie" (terme inapproprié et usé jusqu'à la corde par les islamistes) pour l'un et sur l'attaque "bankable" contre un prédicateur respectable pour l'autre. Ces accusations sont déconnectées du réel. Comme pour Charlie Hebdo, le prix à payer est plus élevé que le soi-disant gain. Entre les dizaines d'insultes quotidiennes, les menaces de mort, l'insécurité pour elle et ses enfants, cela est sans commune mesure avec l'hypothétique et minuscule gain financier par la vente de quelques centaines de livres supplémentaires.

Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres

Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres
Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres

Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres
Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres

Pire encore, Tariq Ramadan serait victime d'un complot j… sioniste. Henda Ayari est accusée de participer au financement de la politique israélienne en reversant 5% du prix de vente de son livre à l'association "Europe Israël". Une fausse information (1) qui a fleuri dans la sphère islamiste.

Une autre accusation est censée être la preuve d'un tel complot : l'un des avocats de la plaignante est juif et serait un soutien d'Israël. Elle est ainsi accusée d'être un "agent sioniste" et de travailler avec des "agents du Mossad" pour détruire les musulmans.
Nous revenons au même délire utilisé par les intégristes musulmans depuis près d'un siècle pour se dédouaner de leurs propres responsabilités : le complot j… sioniste. Ce fantasme tout droit inspiré des "Protocoles des Sages de Sion" est l'arlésienne antisémite des islamistes dont j'ai retracé l'histoire dans un article précédent qui permet de comprendre de tels propos aujourd'hui dans cette affaire (2). Une histoire dont le grand-père de Tariq Ramadan n'est pas étranger.

Faire diversion pour faire oublier les actes supposés d'un individu par l'extrapolation à un complot juif mondial qui aurait pour objectif de nuire à tous les musulmans, un complot où seraient alliés j… sionistes et "islamophobes" pour faire tomber le plus "érudit" des musulmans, c'est ce que l'on nomme l'antisémitisme.


Henda Ayari accusée de participer à un complot juif mondial
Un exemple antisémite et d'insultes parmi des dizaines d'autres dans cette affaire
Accuser Tariq Ramadan d'agression sexuelle ou de viol serait accuser un musulman parce qu'il est musulman. Ce qui serait inacceptable pour toute autre personne devient tolérable par la protection que lui conférerait son islamité. Une islamité qui fait de lui une éternelle victime, même lorsqu'il est accusé de délit ou de crime.

Tariq Ramadan aurait pu se tenir à distance de cela, ne serait-ce que pour cette affaire. Mais il a relayé cette campagne sur sa page Facebook.

Tariq Ramadan relaye sur sa page Facebook une campagne antisémite

Supprimé peu de temps après avoir certainement réalisé la bourde qu'il venait de commettre, son partage montre son adhésion à cette thèse. L'antisémitisme a toujours été une obscurité intellectuelle qui aveugle le bon sens, même si votre réputation et votre liberté sont en jeu. Cette stratégie antisémite pour tenter de décrédibiliser son accusatrice montre également l'inhumanité et l'ignominie de ces personnes envers toutes les femmes victimes de violences. Quelques-uns de ses partisans ont su résumer en un hashtag leur sexisme et leur antisémitisme : #Jesuisuneputesioniste. Avec de tels soutiens, Tariq Ramadan n'a pas besoin d'ennemis.

Leurs arguments poussés jusqu'à l'absurde montrent qu'il n'est pas considéré comme un simple prédicateur à succès. Il est vénéré comme un demi-dieu. Nous ne sommes plus dans l'islam. Nous sommes face à une secte.

Finalement ce n'est pas Henda Ayari qu'ils insultent, c'est leur religion. Tous ces (intégristes) musulmans qui s'expriment de cette façon, ces mêmes personnes qui déclarent que l'islam est paix et amour, sont les premiers promoteurs de "l'islamophobie" (la peur de l'islam). Ils sont les prosélytes du halal pour contrôler ce qui entre dans leur bouche sans se soucier du haram qui en sort. Ils s'émeuvent de quelques traits de crayons qui caricaturent la religion et ses intégristes sans réaliser que les plus grands blasphémateurs envers l'islam, ce sont eux. Cette honte, qu'ils ne ressentent pas, rejaillit sur l'ensemble des musulmans dont la première d'entre eux dans cette affaire, Henda Ayari.

Face à ce déferlement sexiste et antisémite, il n'y a aucune réaction des féministes différencialistes et indigénistes. Leur silence est une honte, certes, mais c'est aussi une stratégie. Leur gêne est palpable. Comment se positionner dans cette affaire ? La personne qui se déclare victime est une femme, de plus musulmane et "racisée" selon leurs critères. Nous sommes face à l'une des situations les plus incroyablement évidentes de ces dernières années d'un sexisme, d'une misogynie, de propos antimusulmans (puisqu'elle est aussi attaquée sur sa religiosité par les soutiens de Tariq Ramadan) et de propos antisémites on ne peut plus clairs. Mais il y a un silence assourdissant… Ce serait pourtant une occasion en or de la défendre, elles qui sont si promptes à se positionner dans des affaires moins flagrantes. Mais voilà, l'agresseur supposé n'est pas "blanc". C'est un "racisé", donc forcément victime. De plus, il est musulman (et pas n'importe lequel), ce qui le rendrait doublement victime. Ajouté à cela, Henda Ayari a un défaut : elle a retiré son voile et l'a revendiqué. Le refus du sexisme islamiste par cette musulmane a fait d'elle une "islamophobe". Une "arabe de service" traitresse de sa "race" qui a fait "commerce" de son "islamophobie" n'est pas défendable face au plus pieux des "racisés". Le féminisme à géométrie variable de ces racialistes est secondaire face à l'atteinte d'un "racisé" de la communauté.

Ainsi, tous les repères de ces féministes sont chamboulés. Nous constatons ici les limites de leur "intersectionnalité" qui vit un véritable bug. La "sororité" dont elles se revendiquent est inféodée à l'épiderme et au choix religieux de la victime et de l'accusé. Henda Ayari n'est pas soutenue car, selon les théories racistes des indigéno-islamistes, elle a trahi "sa race, son clan", comme le dit Houria Bouteldja, la leader des Indigènes de la République, qui l'avait bien expliqué dans son livre (2) : "Si une femme Noire est violée par un Noir, c'est compréhensible qu'elle ne porte pas plainte pour protéger la communauté noire". Cela se décline pour les femmes d'origine maghrébine, les femmes de confession musulmane, etc. Mais cette femme a affiché son désir de s'émanciper de la communauté à laquelle on veut l'assigner.
Comment ces racialistes indigéno-islamistes osent-elles ensuite se prétendre féministes, parler de "sororité" quand l'appartenance ethnique et religieuse des protagonistes a plus d'importance que le crime sexiste supposé et le déferlement de haine misogyne qui se déverse sur la plaignante ?
Injonction à se taire, refus de l'émancipation individuelle, menaces et insultes par un sexisme décomplexé : le silence de ces "féministes" différencialistes face à ce que subit Henda Ayari démontre par le tragique les limites de leur pensée racialiste et l'hypocrisie de leur "sororité" qui n'est autre qu'un racisme victimaire dont le féminisme dévoyé est l'instrument.
Ce dilemme, cette monstruosité intellectuelle ne peuvent exister qu'à travers leur instrumentalisation du concept d'intersectionnalité. C'est bien la preuve que leur vision intersectionnelle n'est rien d'autre qu'une hiérarchie des discriminations dont la priorité est donnée à l'appartenance communautaire supposée. Ce qui est cohérent avec leur rejet de l'universalisme au profit d'un faux féminisme pour un vrai communautarisme. La hiérarchie des discriminations n'existe pas dans l'universalisme qui ne voit ici qu'une femme qui se déclare victime face à un homme qu'elle accuse, sans distinction de couleur de peau et de religion. Cela simplifie les choses et assure une cohérence. Mais cette cohérence ne serait qu'un concept "blanc" pour les indigéno-islamistes. Que pouvions-nous attendre de celles qui défendent le port du vêtement le plus raciste et misogyne de l'histoire, le voile, au nom du respect de la religion ? Le sexisme est une des pierres angulaires de ce "féminisme". Ses promotrices sont un danger pour toutes les femmes quelle que soit leur (non) confession.

Le silence coupable des soutiens des indigéno-islamistes est encore plus gênant et révélateur, de Rokhaya Diallo en passant par Edwy Plenel. Alors que toute la presse évoque cette affaire depuis des jours, que les torrents de haine sexiste et antisémite envers la plaignante se déversent sur les réseaux sociaux, il aura fallu attendre 8 jours et une deuxième plainte contre l'islamologue pour que Médiapart en parle. Ce journal est habituellement plus réactif sur des affaires moins évidentes que celles-ci.

Quant à Clémentine Autain, elle n'avait pas hésité à se rendre dans le café de Sevran interdit aux femmes pour se faire prendre en photo, estimant démontrer que cette interdiction était fausse. Sans préciser qu'elle y était connue puisque élue de la ville et qu'elle ne s'y était peut-être pas rendue seule (il fallait bien quelqu'un pour prendre la photo). J'attends de découvrir sa photo avec Tariq Ramadan dans une chambre d'hôtel, après avoir pris rendez-vous avec lui pour l'informer de sa démarche, afin de prouver qu'elle n'a pas été agressée par celui qu'on accuse.

Si Tariq Ramadan gagne cette procédure judiciaire, il en sortira grandi. Il ne sera pas seulement perçu comme celui qui aura su vaincre ses fausses accusatrices (elles sont à présent plusieurs). Pour ses partisans, ce sera la victoire d'un musulman qui aura su contrecarrer les desseins "sionistes" et "islamophobes".

En revanche, si la plainte est classée sans suite, le soupçon continuera à peser sur lui comme un chewing-gum à une chaussure. Il n'aura pas été condamné par le tribunal judiciaire mais par le tribunal populaire qui ne pardonnera pas les écarts sexuels de cet homme marié, référence absolue du bon comportement pour ses fidèles, et de l'hypocrisie religieuse pour ses adversaires. Cet homme qui prêche depuis toujours la limitation de la mixité, la "pudeur" vestimentaire et du comportement, le refus de toute vie sexuelle en dehors du mariage, aura trompé sa femme en multipliant les "conquêtes" féminines allant à l'inverse de tout ce qu'il a prôné devant des foules béates d'admiration et buvant ses paroles. Sa carrière de prédicateur à succès sera terminée.

Dans le cas où il serait condamné, cela serait un énorme rebondissement. Une jeune femme seule aura réussi en l'attaquant sur ses dérives sexuelles là où tous ses adversaires intellectuels ont échoué : déchoir l'idéologue de son piédestal.


Cette affaire dramatique marque peut-être la fin de carrière d'un des idéologues islamistes européens les plus dangereux. Non pas par une révélation intellectuelle sur son double discours, chose faite depuis longtemps déjà, mais par la révélation humiliante d'une braguette violente dont la force spirituelle du propriétaire n'a pas été suffisante pour la garder fermée.


(3) Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous : Vers une politique de l'amour révolutionnaire, La Fabrique, 2016.

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Henda Ayari, de l’islamisme à l’islam : une citoyenne libre, une musulmane épanouie



Personne t’a obligé à quoi que ce soit. Dans les deux cas c’est toi qui l’a choisie, ne remet pas ça sur l’islam. (...) Elle insinue que sa religion l’a emprisonnée. A gauche (de la photo) la pudeur qui est un des caractères premiers et importants pour le musulman. A droite, l’abandon de la pudeur. (commentaires sur Twitter, le 29 décembre 2015).

Si la tenue de Henda Ayari n’a rien d’impudique, ces propos tenus par un internaute "musulman" le sont particulièrement. Il est un exemple typique de ces islamistes qui sont plus préoccupés par le halal qui entre dans leur bouche plutôt que par le haram qui en sort. La pudeur relève plus du comportement et du langage que des vêtements. Ce tweet est gentil par rapport à d’autres. Les insultes qu’elle a reçues sont nombreuses depuis qu’elle revendique la visibilité de ses cheveux. On l’attaque sur les réseaux sociaux parce qu’elle attaquerait l’islam… Quelles seraient ses attaques contre l’islam ? Son abandon de "la pudeur" parce qu’elle a abandonné la bâche qui la couvrait.

Henda Ayari, comme de nombreuses musulmanes, a longtemps succombé au discours doublement culpabilisant des intégristes. Un discours religieusement culpabilisant : "si tu veux être une bonne musulmane, voile-toi". Et un discours sexuellement culpabilisant : "si tu veux être une femme bien, voile-toi". Comme pour la plupart des femmes voilées, on lui a appris que son corps est potentiellement source de problèmes. Pour les résoudre, il faudrait cacher ce corps. Pour encore mieux la convaincre, on lui explique que c’est Dieu qui l’a voulu et qu’elle en sera récompensée. Elle a vécu ce processus d’aliénation qui mène un jour à faire "le libre choix" de porter le voile. Mais, à force de courage et de réflexion réellement personnelle, elle a su s’extraire de ces discours extrémistes dont le seul but était de contrôler son corps et sa vie en général. Elle a choisi d’abandonner la servitude volontaire pour la liberté réellement choisie. Elle est devenue une femme libre. C’est cette liberté qui fait d’elle une citoyenne accomplie et une musulmane épanouie. Paradoxalement, elle est mieux imprégnée de spiritualité et plus proche de Dieu aujourd’hui, les cheveux au vent avec son blouson en cuir, qu’avec un voile sur la tête et un vêtement la transformant en Belphegor. Car elle a rejeté l’islam du paraitre pour choisir l’islam de l’être. Elle a compris que l’islam est dans le cœur, pas sur la tête. Le degré de spiritualité ne se mesure pas au nombre de centimètres carré d’un morceau de tissu sur le crâne qui désigne l’impureté de celle qui le porte. Elle a compris qu’en enlevant son voile, elle ne devient pas une pièce de 2 euros qui passerait de poche en poche, autrement dit une prostituée qui passe de pénis en pénis, selon les propos si poétique de Hani Ramadan qui compare la "pureté" et la "pudeur" des femmes voilées à l’impureté et l’impudeur des autres. Elle a compris que l’islam peut s’interpréter dans l’esprit de son message, pas à la lettre. Elle a compris qu’une des ambitions de cette religion à l’époque de son Prophète était de mener les fidèles vers plus d’égalité entre les hommes et les femmes. Son but, à une époque où les femmes n’avaient aucun droit ni existence légale, était de protéger les femmes de "l’offense" (coran, sourate 33 verset 59). Il a tenté de le faire avec les moyens, les connaissances et la culture de l’époque. Or, Henda a compris que nous ne sommes plus au Moyen-Age.

Si le but de protéger les femmes de "l’offense" est clairement exprimée dans le coran, le moyen par le port du voile en cachant les cheveux et/ou tout le corps (et de surcroit de nos jours), lui, ne l’est pas. Et encore moins le côté spirituel de ce tissu (sauf lors des 5 prières quotidiennes). La seule partie du corps mentionnée est la poitrine, puis les "atours" (ou "parures"). Pourtant aujourd’hui, nombre de musulman(e)s souhaitent appliquer à la lettre, voire même déformer, ces versets et ne font qu’aller à l’encontre de l’esprit du message originel. En souhaitant revenir à un soi-disant "islam authentique", ils font l’inverse de ce que Dieu et leur Prophète auraient voulu. Selon l’islam, cette religion avait pour ambition de faire progresser l’Humanité. En souhaitant la ramener au Moyen-Age, en désirant aliéner et voiler les femmes, les partisans du voile commettraient donc un "pêché". Ainsi, le voile, avec toutes les valeurs qu’il véhicule, est une insulte à Dieu et son Prophète.

Ces musulmans qui prétendent ainsi défendre leur religion en critiquant, insultant et menaçant Henda, sont exactement ces personnes que le coran dénonce comme offenseurs des femmes. C’est par leur lecture littéraliste et déformée de leurs textes sacrés qu’ils se permettent ce genre d’attitude : puisqu’elle n’est pas voilée alors on peut l’offenser. Peu importe que leur interprétation soit bonne ou non, seule leur vision compte. Peu importe que la religion n’a plus à autoriser ou non nos choix vestimentaires dans un État moderne et laïque au XXIe siècle : elle est musulmane, alors elle doit se plier à la "salafisation" de l’islam et rentrer dans le rang de l’Oumma, communauté des croyants supérieure à la communauté nationale.

C’est pour cela que seules l’éducation, l’instruction, l’émancipation, les lois de la république et la laïcité peuvent protéger les femmes de "l’offense" aujourd'hui. Certainement pas le voile, bien au contraire. Le voile et ses partisans font totalement l’inverse. Ce n’est plus à la religion de les protéger (protection d’ailleurs si peu efficace depuis toujours), mais à la République. C’est vers elle qu’on se tourne à présent. C’est exactement ce qu’a fait Henda.

Après tant d’années de mariage passées sous son voile, son désir de liberté était là. Le déclic lui est venu le jour où elle a été acceptée à l’École nationale des greffes de Dijon. Hier, Henda était une islamiste emprisonnée derrière des barreaux symbolisés par son voile. Aujourd’hui elle est une citoyenne libérée par le Barreau symbolisé par sa robe. C’est le plus beau, le plus parlant symbole de l’idéal laïque et républicain.

Elle est sortie de ces dilemmes en adoptant un islam apaisé. Elle est devenue, peut-être malgré elle, une féministe qui a soif de liberté et de modernité qui sont en accord avec sa nouvelle approche de l’islam. Dans un certain sens, elle est finalement devenue plus proche de l’esprit du message islamique du VIIe siècle que de l’application à la lettre des islamistes du XXIe.

Mais faudra-t-il qu’elle soit vigilante ? Car elle ne manquera pas d’être taxée d'"arabe de service" ou même de "traitresse" par les islamistes. Et puisque cette musulmane a retiré son voile et qu’elle le revendique, elle pourrait aussi être accusée "d’islamophobie" par le CCIF (là, je suis ironique. Quoique…).

Justement, où était le CCIF lorsqu’elle a eu besoin d’aide ? Ce collectif qui prétend défendre les droits des musulman(e)s. Où était-il quand elle a eu besoin d’être défendue pour sa liberté de conscience de vivre un islam plus respectueux des individus ? L’histoire de Henda est parue partout dans la presse. On l'a vu durant des semaines sur presque tous les sites internet d’information et ceux abordant ce type de sujets. Tous les sites ? Non... pas celui du CCIF. Aucun tweet de Marwan Muhammad, pas la moindre ligne, ni même une petite brève sur leur site pour en parler. Une musulmane qui se bat pour enlever son voile ? C’est un bug informatique, un cauchemar, un casse-tête idéologique dans leur conception de la défense des droits de "l’homme". Il vole à la rescousse des musulmanes qui militent pour le porter. Pas celles qui se battent pour l’enlever. Cela n’entre pas dans le cadre de leurs fameuses "statistiques". Un salafiste ne commet pas un "acte islamophobe" en instrumentalisant l’islam pour obliger sa femme à se voiler. Pour les intégristes, il ne fait que respecter sa religion, avec peut-être un peu trop de zèle et un léger manque de pédagogie envers sa femme aux yeux de quelques-uns, mais c’est tout. On invoque la liberté de conscience et de chef de famille pour l’un, et la liberté de conscience par son "libre choix" de se voiler pour l’autre. Le CCIF ne s’est donc pas précipité pour aller la soutenir, comme il sait si bien le faire dans l’heure quand il s’agit de femmes voilées et pour défendre celles et ceux qui revendiquent le sexisme comme valeur islamique. Pour les intégristes, le sexisme et le patriarcat font partie de l’ADN de leur religion. Donc les critiquer et les remettre en cause serait de "l’islamophobie" pour les uns, une trahison pour les autres.

Mais je l’avoue, oui elle a trahit. Elle a trahit l’islamisme pour aller vers l’islam dans son intimité (là où est la vraie place de la religion), et pour aller vers sa vie de femme dans sa citoyenneté. Et ça, les islamistes n’aiment pas du tout. Son livre témoignage, J’ai choisi d’être libre (édition Flammarion), fait partie des meilleures ventes actuelles. La "musulmane de service" n’aura jamais aussi bien porté ce surnom apprécié des intégristes. Car si les amalgames et la peur de l’islam sont entretenus et développés par les terroristes d’un côté, et les islamistes politique de l’autre, c’est avec ces "musulman(e)s de service" que l’image de l’islam pourra évoluer de façon plus positive, et ainsi apaiser les tensions. Elle rend ainsi service à tout le monde, y compris à de nombreux musulman(e)s.

On peut être athée et laïque, chrétien et laïque, musulman et laïque, juif et laïque, hindouiste et laïque, etc. Les religions et l’athéisme sont des particularismes. La laïcité est un bien commun. Henda est donc profondément musulmane et pleinement laïque. Preuve que l’islam peut être compatible avec la République et que l’émancipation de Henda n’est pas en contradiction avec sa foi. Certains diront qu’elle déforme la religion pour arriver à cela. D’autres diront qu’elle respecte au contraire les principes originels de l’islam. Peu importe. L’islam n’est ni moderne ni archaïque. Il n’est ni éclairé ni obscurantiste. Il n’est pas non plus émancipateur ni aliénant. L’islam est ce qu’on veut qu’il soit. Henda, elle, a choisi.

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