Henda Ayari : du déversement de haine aux silences coupables

Henda Ayari porte plainte contre Tariq Ramadan

       Dans la lame de fond de libération de la parole de femmes victimes de violences suite à l'affaire Harvey Weinstein, Henda Ayari a déclaré avoir trouvé la force de nommer l'homme qui l'aurait agressée en 2012 : Tariq Ramadan. Elle a ainsi déposé plainte le 20 octobre 2017 contre l'islamologue pour viol, violences volontaires, agression sexuelle, harcèlement et intimidation. Depuis, d'autres femmes se sont manifestées, une deuxième plainte a été enregistrée au moment où j'écris ces lignes.

Il n'est pas ici question de faire le procès de Tariq Ramadan. La présomption d'innocence doit s'exercer tout comme l'écoute de la parole des personnes qui se déclarent victimes. Dénigrer cette parole, en faire des menteuses opportunistes, relève de la même forfaiture que de condamner par avance un homme qui n'a pas encore été jugé par la justice. Les tribunaux populaires et médiatiques ne doivent pas se substituer au tribunal judiciaire.
Il s'agit pour moi d'analyser les réactions, et leur absence, des soutiens de cet islamologue intégriste concernant cette première plainte.
Cette affaire dépasse le cadre d'une plainte pour viol. Cela concerne une ancienne salafiste qui a ôté son voile, en a fait un livre, a été médiatisée, et attaque pour viol le prédicateur islamiste francophone le plus influent de ces trente dernières années. Le symbole est énorme, les enjeux idéologiques colossaux. C'est ce qui déchaine les passions. C'est ce qui explique les torrents de boue que reçoit la plaignante. Après que son corps aurait été sali, c'est son honneur qu'on arrose d'immondices, sous le regard indifférent des féministes différentialistes.

Henda Ayari vit ce que risquent de vivre toutes femmes qui oseraient porter plainte, mais dans des proportions jamais observées jusque-là. Tenter de décrédibiliser la plaignante plutôt que de s'attarder sur le fond est une stratégie classique. C'est ce qui rend la démarche des victimes si difficile. Mais ici nous sommes face à un déferlement d'injures et de menaces qui se déversent sur les réseaux sociaux, sous trois angles : le sexisme, l'opportunisme supposé de la plaignante et l'antisémitisme.

Le premier réflexe des soutiens de Tariq Ramadan est d'affubler Henda Ayari de toutes les appellations d'un sexisme décomplexé. On l'attaque sur sa plastique. On estime qu'elle n'est physiquement pas digne d'un bel homme comme l'islamologue, ce qui serait une preuve suffisante de l'impossibilité d'un viol. Elle serait une "pute", une "catin" qui aurait couché avec un homme marié à l'insu de son plein gré. Elle serait une tentatrice puisque non voilée et présente, seule, avec un homme dans une chambre d'hôtel (et peu importe que ce fut à l'invitation de celui-ci, marié et moralisateur, et qui pouvait aussi dire "non").


Les insultes reçues par Henda Ayari
Les insultes reçues par Henda Ayari
Exemple d'insultes et menaces reçues par Henda Ayari
Un exemple d'insultes et de menaces envoyées à Henda Ayari en message privé

Les islamistes trouvent toujours le moyen d'inverser les rôles dans leur rhétorique machiste et victimaire habituelle, jusqu'à l'absurde : si les rapports sexuels étaient avérés, Tariq Ramadan serait la victime. Si elle décide, plusieurs années après, de dévoiler le nom de son agresseur, ce serait par opportunisme médiatique et financier.

C'est le deuxième angle du déferlement de haine : "tu veux gagner de l'argent". Une accusation récurrente lorsque la mauvaise foi et/ou le nombre de neurones est limité dans un cerveau. La même accusation a été portée contre Charlie Hebdo lors des épisodes sur les caricatures. L'un comme l'autre sont accusés de vouloir relancer les ventes du journal ou d'un livre en surfant sur "l'islamophobie" (terme inapproprié et usé jusqu'à la corde par les islamistes) pour l'un et sur l'attaque "bankable" contre un prédicateur respectable pour l'autre. Ces accusations sont déconnectées du réel. Comme pour Charlie Hebdo, le prix à payer est plus élevé que le soi-disant gain. Entre les dizaines d'insultes quotidiennes, les menaces de mort, l'insécurité pour elle et ses enfants, cela est sans commune mesure avec l'hypothétique et minuscule gain financier par la vente de quelques centaines de livres supplémentaires.

Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres

Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres
Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres

Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres
Henda Ayari accusée de porter plainte contre Tariq Ramadan pour vendre plus de livres

Pire encore, Tariq Ramadan serait victime d'un complot j… sioniste. Henda Ayari est accusée de participer au financement de la politique israélienne en reversant 5% du prix de vente de son livre à l'association "Europe Israël". Une fausse information (1) qui a fleuri dans la sphère islamiste.

Une autre accusation est censée être la preuve d'un tel complot : l'un des avocats de la plaignante est juif et serait un soutien d'Israël. Elle est ainsi accusée d'être un "agent sioniste" et de travailler avec des "agents du Mossad" pour détruire les musulmans.
Nous revenons au même délire utilisé par les intégristes musulmans depuis près d'un siècle pour se dédouaner de leurs propres responsabilités : le complot j… sioniste. Ce fantasme tout droit inspiré des "Protocoles des Sages de Sion" est l'arlésienne antisémite des islamistes dont j'ai retracé l'histoire dans un article précédent qui permet de comprendre de tels propos aujourd'hui dans cette affaire (2). Une histoire dont le grand-père de Tariq Ramadan n'est pas étranger.

Faire diversion pour faire oublier les actes supposés d'un individu par l'extrapolation à un complot juif mondial qui aurait pour objectif de nuire à tous les musulmans, un complot où seraient alliés j… sionistes et "islamophobes" pour faire tomber le plus "érudit" des musulmans, c'est ce que l'on nomme l'antisémitisme.


Henda Ayari accusée de participer à un complot juif mondial
Un exemple antisémite et d'insultes parmi des dizaines d'autres dans cette affaire
Accuser Tariq Ramadan d'agression sexuelle ou de viol serait accuser un musulman parce qu'il est musulman. Ce qui serait inacceptable pour toute autre personne devient tolérable par la protection que lui conférerait son islamité. Une islamité qui fait de lui une éternelle victime, même lorsqu'il est accusé de délit ou de crime.

Tariq Ramadan aurait pu se tenir à distance de cela, ne serait-ce que pour cette affaire. Mais il a relayé cette campagne sur sa page Facebook.

Tariq Ramadan relaye sur sa page Facebook une campagne antisémite

Supprimé peu de temps après avoir certainement réalisé la bourde qu'il venait de commettre, son partage montre son adhésion à cette thèse. L'antisémitisme a toujours été une obscurité intellectuelle qui aveugle le bon sens, même si votre réputation et votre liberté sont en jeu. Cette stratégie antisémite pour tenter de décrédibiliser son accusatrice montre également l'inhumanité et l'ignominie de ces personnes envers toutes les femmes victimes de violences. Quelques-uns de ses partisans ont su résumer en un hashtag leur sexisme et leur antisémitisme : #Jesuisuneputesioniste. Avec de tels soutiens, Tariq Ramadan n'a pas besoin d'ennemis.

Leurs arguments poussés jusqu'à l'absurde montrent qu'il n'est pas considéré comme un simple prédicateur à succès. Il est vénéré comme un demi-dieu. Nous ne sommes plus dans l'islam. Nous sommes face à une secte.

Finalement ce n'est pas Henda Ayari qu'ils insultent, c'est leur religion. Tous ces (intégristes) musulmans qui s'expriment de cette façon, ces mêmes personnes qui déclarent que l'islam est paix et amour, sont les premiers promoteurs de "l'islamophobie" (la peur de l'islam). Ils sont les prosélytes du halal pour contrôler ce qui entre dans leur bouche sans se soucier du haram qui en sort. Ils s'émeuvent de quelques traits de crayons qui caricaturent la religion et ses intégristes sans réaliser que les plus grands blasphémateurs envers l'islam, ce sont eux. Cette honte, qu'ils ne ressentent pas, rejaillit sur l'ensemble des musulmans dont la première d'entre eux dans cette affaire, Henda Ayari.

Face à ce déferlement sexiste et antisémite, il n'y a aucune réaction des féministes différencialistes et indigénistes. Leur silence est une honte, certes, mais c'est aussi une stratégie. Leur gêne est palpable. Comment se positionner dans cette affaire ? La personne qui se déclare victime est une femme, de plus musulmane et "racisée" selon leurs critères. Nous sommes face à l'une des situations les plus incroyablement évidentes de ces dernières années d'un sexisme, d'une misogynie, de propos antimusulmans (puisqu'elle est aussi attaquée sur sa religiosité par les soutiens de Tariq Ramadan) et de propos antisémites on ne peut plus clairs. Mais il y a un silence assourdissant… Ce serait pourtant une occasion en or de la défendre, elles qui sont si promptes à se positionner dans des affaires moins flagrantes. Mais voilà, l'agresseur supposé n'est pas "blanc". C'est un "racisé", donc forcément victime. De plus, il est musulman (et pas n'importe lequel), ce qui le rendrait doublement victime. Ajouté à cela, Henda Ayari a un défaut : elle a retiré son voile et l'a revendiqué. Le refus du sexisme islamiste par cette musulmane a fait d'elle une "islamophobe". Une "arabe de service" traitresse de sa "race" qui a fait "commerce" de son "islamophobie" n'est pas défendable face au plus pieux des "racisés". Le féminisme à géométrie variable de ces racialistes est secondaire face à l'atteinte d'un "racisé" de la communauté.

Ainsi, tous les repères de ces féministes sont chamboulés. Nous constatons ici les limites de leur "intersectionnalité" qui vit un véritable bug. La "sororité" dont elles se revendiquent est inféodée à l'épiderme et au choix religieux de la victime et de l'accusé. Henda Ayari n'est pas soutenue car, selon les théories racistes des indigéno-islamistes, elle a trahi "sa race, son clan", comme le dit Houria Bouteldja, la leader des Indigènes de la République, qui l'avait bien expliqué dans son livre (2) : "Si une femme Noire est violée par un Noir, c'est compréhensible qu'elle ne porte pas plainte pour protéger la communauté noire". Cela se décline pour les femmes d'origine maghrébine, les femmes de confession musulmane, etc. Mais cette femme a affiché son désir de s'émanciper de la communauté à laquelle on veut l'assigner.
Comment ces racialistes indigéno-islamistes osent-elles ensuite se prétendre féministes, parler de "sororité" quand l'appartenance ethnique et religieuse des protagonistes a plus d'importance que le crime sexiste supposé et le déferlement de haine misogyne qui se déverse sur la plaignante ?
Injonction à se taire, refus de l'émancipation individuelle, menaces et insultes par un sexisme décomplexé : le silence de ces "féministes" différencialistes face à ce que subit Henda Ayari démontre par le tragique les limites de leur pensée racialiste et l'hypocrisie de leur "sororité" qui n'est autre qu'un racisme victimaire dont le féminisme dévoyé est l'instrument.
Ce dilemme, cette monstruosité intellectuelle ne peuvent exister qu'à travers leur instrumentalisation du concept d'intersectionnalité. C'est bien la preuve que leur vision intersectionnelle n'est rien d'autre qu'une hiérarchie des discriminations dont la priorité est donnée à l'appartenance communautaire supposée. Ce qui est cohérent avec leur rejet de l'universalisme au profit d'un faux féminisme pour un vrai communautarisme. La hiérarchie des discriminations n'existe pas dans l'universalisme qui ne voit ici qu'une femme qui se déclare victime face à un homme qu'elle accuse, sans distinction de couleur de peau et de religion. Cela simplifie les choses et assure une cohérence. Mais cette cohérence ne serait qu'un concept "blanc" pour les indigéno-islamistes. Que pouvions-nous attendre de celles qui défendent le port du vêtement le plus raciste et misogyne de l'histoire, le voile, au nom du respect de la religion ? Le sexisme est une des pierres angulaires de ce "féminisme". Ses promotrices sont un danger pour toutes les femmes quelle que soit leur (non) confession.

Le silence coupable des soutiens des indigéno-islamistes est encore plus gênant et révélateur, de Rokhaya Diallo en passant par Edwy Plenel. Alors que toute la presse évoque cette affaire depuis des jours, que les torrents de haine sexiste et antisémite envers la plaignante se déversent sur les réseaux sociaux, il aura fallu attendre 8 jours et une deuxième plainte contre l'islamologue pour que Médiapart en parle. Ce journal est habituellement plus réactif sur des affaires moins évidentes que celles-ci.

Quant à Clémentine Autain, elle n'avait pas hésité à se rendre dans le café de Sevran interdit aux femmes pour se faire prendre en photo, estimant démontrer que cette interdiction était fausse. Sans préciser qu'elle y était connue puisque élue de la ville et qu'elle ne s'y était peut-être pas rendue seule (il fallait bien quelqu'un pour prendre la photo). J'attends de découvrir sa photo avec Tariq Ramadan dans une chambre d'hôtel, après avoir pris rendez-vous avec lui pour l'informer de sa démarche, afin de prouver qu'elle n'a pas été agressée par celui qu'on accuse.

Si Tariq Ramadan gagne cette procédure judiciaire, il en sortira grandi. Il ne sera pas seulement perçu comme celui qui aura su vaincre ses fausses accusatrices (elles sont à présent plusieurs). Pour ses partisans, ce sera la victoire d'un musulman qui aura su contrecarrer les desseins "sionistes" et "islamophobes".

En revanche, si la plainte est classée sans suite, le soupçon continuera à peser sur lui comme un chewing-gum à une chaussure. Il n'aura pas été condamné par le tribunal judiciaire mais par le tribunal populaire qui ne pardonnera pas les écarts sexuels de cet homme marié, référence absolue du bon comportement pour ses fidèles, et de l'hypocrisie religieuse pour ses adversaires. Cet homme qui prêche depuis toujours la limitation de la mixité, la "pudeur" vestimentaire et du comportement, le refus de toute vie sexuelle en dehors du mariage, aura trompé sa femme en multipliant les "conquêtes" féminines allant à l'inverse de tout ce qu'il a prôné devant des foules béates d'admiration et buvant ses paroles. Sa carrière de prédicateur à succès sera terminée.

Dans le cas où il serait condamné, cela serait un énorme rebondissement. Une jeune femme seule aura réussi en l'attaquant sur ses dérives sexuelles là où tous ses adversaires intellectuels ont échoué : déchoir l'idéologue de son piédestal.


Cette affaire dramatique marque peut-être la fin de carrière d'un des idéologues islamistes européens les plus dangereux. Non pas par une révélation intellectuelle sur son double discours, chose faite depuis longtemps déjà, mais par la révélation humiliante d'une braguette violente dont la force spirituelle du propriétaire n'a pas été suffisante pour la garder fermée.


(3) Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous : Vers une politique de l'amour révolutionnaire, La Fabrique, 2016.

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L’impossible entente entre la République et l'islamisme politique

Selon les intégristes musulmans, la laïcité écrase leur liberté de discriminer les fillettes dès leur plus jeune âge
Cette image se trouve sur plusieurs sites internet d'intégristes musulmans. Selon eux, la laïcité écrase leur liberté de discriminer les fillettes dès leur plus jeune âge.

       Entre une partie des français de confession musulmane et le reste de la société, deux perceptions du monde se côtoient et sont amenées à se confronter de plus en plus souvent. Le gouffre est énorme. Les concepts et définitions des valeurs que promeut notre pays diffèrent et sont détournés par cette frange des musulmans qui ne voient le monde qu'à travers le prisme de l'islam, quand d'autres musulmans considèrent leur religion comme intime. Les débats qui agitent notre société sont faussés par ces malentendus. Le dialogue de sourd est patent et explique le décalage entre les discours politiques et la réalité. Nos élus répètent inlassablement que la laïcité est la liberté de croire ou de ne pas croire, d'avoir une religion ou pas, de la pratiquer ou non et de pouvoir changer de religion si on le souhaite. Pour le voile, c'est la possibilité de le mettre ou de le refuser. Ils ont ainsi l'illusion d'être les garants de la laïcité et de la liberté des femmes. Car si la société a plus ou moins bien compris ce qu'est la laïcité, une partie d'elle-même considère que cela ne la concerne pas, la détourne allègrement (voire la rejette) et la réduit uniquement à la liberté religieuse.
Pour cette frange des musulmans, la possibilité de changer de religion, ou pire encore, de ne pas croire, est inimaginable. Pourquoi ? Parce que cela ne concernerait que les non-musulmans. Son islamité est son identité première face à une société dans laquelle elle se reconnait si peu. Sa citoyenneté n'est que le moyen de revendiquer sa religiosité. La communauté religieuse prime sur la liberté individuelle. Tout désir d'émancipation des traditions communautaires ou du dogme est perçu comme une trahison. "L'égaré(e)" subit alors une sorte d'excommunication par des propos tels que "collabeur", "arabe de service", "athée" (une insulte dans leur esprit), etc. Une pression qui ne dit pas son nom mais qui est bien ancrée.

Les limites posées à ses revendications par le cadre républicain sont vécues comme une injustice, voire du racisme. Cette frange est convaincue que les pouvoirs publics trahissent la laïcité dont elle a sa propre définition. Elle ne voit pas l'universalisme comme la possibilité donnée à chacun de faire réellement ses propres choix, mais comme une menace brandie par la société qui amènerait les musulmans à falsifier ou à abandonner l'islam. Ce qui explique sa motivation affichée à défendre la laïcité pour la liberté religieuse, mais d'en détourner le sens pour aussi s'en protéger. Un bon exemple est celui du sapin de Noël dans les écoles publiques. Certains parents musulmans réclament, au nom de la laïcité, le retrait de ce qu'ils croient être un symbole chrétien. Mais ces mêmes parents n'hésitent pas à demander aux mêmes écoles des aménagements inspirés par leurs croyances, au nom de la liberté religieuse garantie par la laïcité. La confusion est totale.
Le débat autour du voile est l'exemple le plus frappant de ce gouffre. Les intégristes le considèrent comme une obligation, mais par une rhétorique bien troussée, cette obligation peut être ou non "choisie". Tout le malentendu est là. Car si le voile est une obligation, il ne peut y avoir de choix. La présentation de ce "choix" est trompeuse. Il n'est pas dans celui de le porter ou non, mais dans celui d'être une bonne musulmane ou pas, le voile étant le label du bon choix.

Les propos de ces musulmans séduits par l'islamisme montrent le décalage dans la perception des concepts. Pour eux, la femme est libre. Libre de choisir la pudeur, la dignité et la décence que lui offrirait le voile. Elle est ainsi libre de ne montrer ses cheveux et sa peau (ce qu'ils appellent "sa beauté") qu'à sa famille ou à son mari. Car "son corps est une perle, un bijou, dont le voile lui sert d'écrin" (la comparer à un objet sexuel dont le voile lui sert d'emballage serait plus juste mais moins valorisant). Elle est libre d'être respectable. Mais elle est tout aussi libre de choisir l'autre chemin, celui d'être une "pute". Il y a un bon et un mauvais choix, mais les deux sont possibles, selon eux. On doit respecter celles qui choisissent la vertu et qui "se respectent". Tout comme on doit respecter celles qui choisissent l'indécence et l'immoralité. Seulement ensuite, il ne faudra pas se plaindre… Sans parler du risque de brûler en enfer. En résumé, le "libre choix" est le suivant : choisir entre la vertu et le vice, être une femme "bien" ou une femme qui "ne se respecte pas", la pudeur et l'impudeur, la bonne et la mauvaise pratique, le paradis et l'enfer. Il n'y a donc, d'après eux, aucune contrainte puisqu'elle aurait "librement choisi" de se voiler.

Convaincre, non pas contraindre directement, pour amener la musulmane à "choisir" sa servitude, telle est la méthode. La culpabiliser, la rendre responsable de tous les maux phalliques et la faire vivre dans la hantise d'un châtiment divin si la moindre parcelle de peau ou mèche de cheveux est à l'air libre en est le moyen.
Cette soumission à la libido masculine devient une soumission à Dieu pour désamorcer toute remise en cause. Le voile pouvant ainsi être imposé à la société au nom de la liberté religieuse. Le faire au nom du sexisme serait moins porteur.
Pour faire un véritable choix, les musulmanes devraient pouvoir choisir entre différentes possibilités théologiques. Or, ce n'est pas le cas. Toute tentative des musulmans modernistes de contredire les intégristes est condamnée.
Au bout de plusieurs mois, voire années, d'un tel apprentissage culpabilisant, quel "choix" fera une musulmane sensible à ces propos ? Les discours républicains pèsent si peu face au châtiment divin martelé par les islamistes. Voilà pourquoi les femmes voilées refusent de retirer leur voile si elles se trouvent en présence d'hommes, quelles que soient les circonstances, même si cela empêche d'obtenir un emploi. Le refus de retirer le voile quoi qu'il en coûte est bien la preuve d'un conditionnement où le libre choix n'a pas eu sa place dans la construction de cette intransigeance.
Cette définition particulière du "libre choix" explique le dialogue de sourds et rajoute de la confusion au concept d'émancipation.

Certaines femmes voilées déclarent que le voile les émancipe. Le malentendu réside là encore dans la perception du terme. En effet, les musulmanes "tendance Frères musulmans" veulent avoir un emploi (les salafistes restent à la maison). Toute leur communication autour de l'émancipation réside dans cet angle. Or c'est trompeur. Le voile les empêche d'accéder à certaines professions, comme celles de la fonction publique. Car les femmes voilées, dont certaines prétendent défendre la laïcité, refusent d'appliquer la neutralité religieuse demandée aux fonctionnaires. Elles se ferment ainsi de nombreuses portes. Plusieurs métiers du secteur privé sont également incompatibles avec le port du voile pour diverses raisons.
Mais cette partielle émancipation professionnelle cache l'absence d'émancipation dans l'absolu. Car l'émancipation se construit d'abord par l'autonomie de son corps. Or chez les intégristes, le corps féminin reste lié à la communauté. Un corps public soumis à tous les enjeux. La réputation familiale repose sur les épaules des filles. Le mythe de la virginité reste vivace : une femme non mariée doit rester vierge, même si elle a 40 ans. De sa naissance à sa mort, son corps ne lui appartiendra jamais. Les tenues vestimentaires, les déplacements, les relations avec le sexe opposé, sont (auto)contrôlés afin d'éviter tout risque de tentation dont seule la femme serait responsable. Le voile en est le sceau. La valeur d'une femme ne se mesure donc pas à sa réussite professionnelle ou à ses qualités humaines. Elle se mesure à ce qu'elle fait de son entrecuisse. En cela, elle sera toujours inférieure à l'homme en dignité et en droits.

Mais dans les débats, le malentendu réside là encore dans la perception : quand les uns pointent le sexisme du voile qui renvoie au corps, les autres pointent la partielle émancipation professionnelle d'une partie de ces femmes.

Une fois la décision prise, la femme voilée affirme que c'est son choix, sa liberté. Alors pourquoi tenter de comprendre le processus de voilement et le remettre en question ?
Comment ose-t-on même le critiquer ? Lorsque les opposants aux islamistes, y compris des musulmans, expriment leur opinion sur le sexisme du voile, les pro-voiles brandissent les accusations de racisme, d'intolérance et de blasphème. Cette vision particulière du débat démocratique illustre leur victimisation permanente qui permet d'esquiver toute remise en question et de créer une confusion encore plus profonde : le sexisme du voile se transforme en "féminisme islamique".

L'usage de termes communs auxquels on attribue des définitions différentes explique le dialogue de sourd, fruit du décalage entre l'intégrisme musulman et les valeurs républicaines.

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Le CCIF a une nouvelle directrice

Le CCIF a une nouvelle directrice, Lila Charef

       Depuis 30 ans, les Frères Musulmans ont bien compris qu'il n'y a rien de mieux pour faire de l'antiféminisme que de mettre des femmes en avant, qu'il n'y a rien de mieux pour faire avancer l'islamisme politique que de rendre ses militantes visibles. Le voile est un cheval de Troie, une des armes les plus efficaces trouvées par les islamistes pour tenter d'imposer peu à peu leurs codes et leur vision du monde à l'ensemble de la société. L'UOIF, par exemple, avait créé pour cela la "Ligue Française de la Femme Musulmane". Tout ceci dans une appellation qui a vocation à lutter contre le féminisme : le "féminisme islamique" ou "féminisme musulman". Plus récemment, Lallab en est l'exemple le plus flagrant.
Le CCIF souhaite s'inscrire dans cette lignée avec la nomination de sa nouvelle directrice exécutive, Lila Charef. Une jeune femme dynamique et voilée, militante islamiste de toujours. Elle prend ainsi la tête d'un collectif d'extrême droite (1) qui a vocation à lutter contre "le mode de vie tel qu'il est pratiqué ici" comme le dit le CCIF, c’est-à-dire la trop grande nudité des femmes à ses yeux (2). Le voile étant le bon vêtement pour les musulmanes, d'après lui, pour avoir de la vertu et se distinguer des femmes françaises.

Lila Charef semble donc être un bon choix. Elle donnera l'image d'une musulmane voilée qui dirige une structure, preuve que le voile ne serait pas sexiste. C'est tout l'art des Frères Musulmans : mettre en avant une émancipation limitée sur le plan professionnel (car tous les emplois ne sont pas compatibles avec le voile), pour mieux cacher le sexisme dangereux sur le plan du corps, des rapports entre femmes et hommes, et de la vision du rôle de la femme. En voici un exemple par une déclaration du CCIF : "c’est la maman qui fait fonctionner la famille. Nous (les hommes) hamdoullah on travaille dur, on parle à table. Mais c’est elle qui fait fonctionner la famille. Et nous quand on est abimé, quand la journée de travail nous a épuisés (…) il y a un repas chaud sur la table. (…) C’est elle qui, quand tout le monde est fatigué, se lève le week-end pour préparer le petit-déjeuner et laver les enfants, et préparer… faire tout ça. C’est la maman qui fait ça." (3)

Cette habile stratégie d'avoir choisi une femme voilée pour être à la tête du CCIF est en même temps une erreur (voile dont j'avais démontré la dangerosité pour les femmes (4) (5)). Car à présent, le symbole de l'idéologie totalitaire des Frères Musulmans, le symbole de l'antiféminisme, du sexisme absolu et du rejet du "mode de vie tel qu'il est pratiqué ici", sera affiché à chaque apparition sur la tête de sa directrice : le hijab. On ne manquera pas de le lui rappeler.

(1) Le CCIF, fleuron de la nouvelle extrême droite française (2ème partie)

(2) La nudité pour un yaourt ou le voile pour la "pudeur" : la femme selon le CCIF

(3) Ibid

(4) Youssef Al-Qaradhawi, le voile et les femmes : un théologien "modéré" ?

(5) Le sacrifice d'une finale pour des cheveux : l'intransigeance "religieuse" plutôt que le compromis républicain


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