Vincent Peillon refuse de faire des amalgames... en faisant des amalgames

Vincent Peillon refuse de faire des amalgames... en faisant des amalgames

       Hier soir, je dinais en regardant les infos sur France2. Vincent Peillon en était l’invité politique. Vient le moment où est abordé la laïcité et j’entends : « Si certains veulent utiliser la laïcité, ça a déjà été fait dans le passé, contre certaines catégories de populations, c'était il y a 40 ans les juifs à qui on mettait des étoiles jaunes, c'est aujourd'hui un certain nombre de nos compatriotes musulmans qu'on amalgame d'ailleurs souvent avec les islamistes radicaux, c'est intolérable. Marine Le Pen ne fait que ça. »

Dans un réflexe dû à ma surprise, j’ai recraché tout ce que j’avais dans la bouche. En observant les dégâts sur ma table, j’étais atterré en imaginant les dégâts que pourraient causer de tels propos. Comment est-il possible qu’un professeur agrégé de philosophie et ancien ministre de l’Éducation Nationale, puisse avoir sur la laïcité un niveau de discours comparable à celui d’un beauf affalé à un comptoir de bar après plusieurs verres de Pastis dans le nez (avec tout le respect que j’ai pour les beaufs) ?

Je veux bien mettre sur le compte du trac le léger décalage de 35 ans pour sa référence à l’étoile jaune. Car dans les années 70, il ne me semble pas avoir croisé beaucoup d’étoiles jaunes dans la rue. J’étais peut-être trop petit, je ne sais pas. Je ne me souviens pas non plus que Giscard fût le fils spirituel de Pétain. En revanche, je me souviens bien qu’il y a 40 ans, lors des débats sur le droit à l’IVG à l’Assemblée Nationale, certains députés n’avaient pas hésité à faire une comparaison tout aussi absurde et choquante avec la Shoah.

Passons. J’ai beau réfléchir, je n’arrive pas à voir quel est le rapport entre la laïcité et l’étoile jaune. Le régime de Pétain était justement anti-laïc. La stigmatisation et la persécution des juifs n’avaient aucun fondement laïc. Personne n’a instrumentalisé la laïcité pour cela. C’est même son absence qui a en partie permis tous ces malheurs. Cette comparaison entre l’étoile jaune et la lutte contre l’intégrisme musulman est indigne de cet intellectuel. Car au-delà de l’erreur historique, il reprend un des arguments fondamentaux des islamistes dans leurs discours victimaires. Un discours qui, si on en suit la logique de V. Peillon, met les musulmans qui luttent contre l’islamisme dans la case des “islamophobes” et des persécuteurs de musulmans. Ce qui ne veut strictement rien dire, mais qui valide la stratégie islamiste de faire passer leur radicalité comme étant le véritable islam. Je l’ai démontré dans mon article où je mets justement en lumière cette perverse inversion des rôles dans la comparaison persécution des juifs/ “islamophobie” (1). A croire que Marwan Muhammad a pris possession de son corps.

Surtout que Vincent Peillon fait la même erreur (volontaire) que les islamistes dans l’utilisation de cet exemple : il inverse les rôles. Si on souhaite utiliser la référence à l’étoile jaune, alors faisons le correctement en remettant les choses dans le bon sens.

Il y a 75 ans, le régime de Vichy avait imposé le port de l’étoile jaune aux juifs. Un signe vestimentaire pour les distinguer du reste de la population, les stigmatiser en tant que “peuple inférieur”, limiter leurs libertés, puis les spolier. Aujourd’hui, le seul signe distinctif pour distinguer les musulmans du reste de la population, les stigmatiser en tant qu’individus inférieurs et limiter leurs libertés… c’est le voile. Signe vestimentaire sexiste créé pour instaurer un apartheid sexuel qui n’est pas imposé par l’État français mais défendu par les intégristes.

Chahdortt Djavann, féministe iranienne, estime depuis longtemps que “le voile est l'étoile jaune de la condition féminine.” Je rejoins également la réflexion de Nadia Geerts, philosophe et féministe, qui s’était déjà interrogée sur cette analogie qui ne date pas d’hier : “L'étoile jaune, comme le voile, ont été imposés par un pouvoir totalitaire comme condition à la parution d'une partie de la population (les juifs dans un cas, les femmes dans l'autre) dans l'espace public. Ne pas les porter s'accompagne ou s'est accompagné, pour l'un et pour l'autre, de risques pour sa sécurité, voire pour sa vie, dans les régimes où il est/était imposé. Le voile comme l'étoile jaune sont par essence discriminatoires en ce qu'ils conditionnent la présence de certains dans l'espace public. Ils inculquent en cela la honte d'être soi et l'obligation de porter sur soi le stigmate de sa condition. La seule différence est que les islamistes n'ont pas le projet d'exterminer les femmes, mais seulement de les rendre invisibles.”

Il y a aussi une autre différence avec l’étoile jaune : aucun juif n’a revendiqué ou milité pour la porter, et encore moins en utilisant de faux arguments comme la coquetterie ou le côté émancipateur de son port. Imaginerions-nous des défilés de mode avec pour thèmes l’étoile jaune comme il en existe à présent pour le voile (comme cela a eu lieu récemment à l’intérieur même de la mairie du 4ème arrondissement de Paris) ? En faisant cette comparaison, les intégristes dénoncent ainsi une stigmatisation et une discrimination dont ils sont eux-mêmes à l’origine. Pour le reste des comparaisons entre antisémitisme et “islamophobie”, je vous renvoie à mon article sur le CCIF et sa comparaison avec l’Allemagne des années 30 (1).

Que dire également de sa tristesse à propos de l’amalgame entre musulmans et “islamistes radicaux” ? Il en fait pourtant un joli amalgame pour le coup. “Islamistes radicaux” est un pléonasme qui laisse sous-entendre qu’il y aurait des “islamistes modérés” acceptables. Alors quel serait cet “islamisme modéré” et où serait la place des musulmans modérés ? Là encore, j’ai voulu analyser ce terme qui me semble lourd de conséquences dans cette confusion que V. Peillon montre du doigt et que pourtant il entretient (2).

Ainsi, dans cette même émission, il dénonce le “fascisme rampant de l’extrême droite” mais minimise le fascisme rampant de l’intégrisme musulman… au nom de la laïcité. Il entend dénoncer “la stratégie de l’extrême droite qui utilise les mots de la République pour les retourner” contre nous. Mais il ne voit pas que les islamistes usent de la même stratégie... qu’il valide par ses propos. Et certains d’entre eux n’ont pas tardé à montrer leur satisfaction de cette reprise de leur rhétorique. Le site Oumma.com, proche de l’UOIF, a écrit aujourd’hui sur son site que Vincent Peillon “s’insurge contre les amalgames dévastateurs, exhumés d’un funeste passé à dessein, qui s’abattaient hier sur les juifs, et aujourd’hui sur les musulmans, sans que leurs sinistres propagateurs ne tirent aucun enseignement de l’histoire” (3). Le promoteur de la charte de la laïcité à l’école qui se retrouve en lune de miel avec les islamistes. L’ancien ministre est dans la confusion dangereuse la plus totale.

Tout à la fin, il a quand même souhaité dire ceci : “Je ne tolèrerai pas dans l’espace public des gens qui ne respecteraient pas nos principes : Charlie liberté d’expression, égalité des hommes et des femmes dans certains café.” En dehors du tacle à Benoit Hamon sur son relativisme à l’interdiction de certains cafés à des femmes, il veut montrer un semblant de fermeté. Mais ce qu’il dit va de soi, c’est le minimum ! Et de plus, c’est trop tard. Le mal est fait. En déclarant ces idioties, en validant les thèses islamistes, il fait justement le jeu du Front National. Il conforte les islamistes dans leurs positions et il jette dans les bras du FN les citoyens effrayés par tant de complaisance. Il fait penser à cette gauche qui s’est perdue à force de vouloir tolérer l’intolérable. Cette gauche qui a su si bien se dresser contre l’intégrisme catholique et qui ferme les yeux face à l’intégrisme musulman au nom de valeurs qu’elle dévoie. Cette partie de la gauche détruit toujours un peu mieux le combat de l’autre gauche contre qui elle se dresse. Celle qui luttent réellement pour les valeurs universalistes dont Vincent Peillon se revendique mais ne souhaite les appliquer qu’à la carte. Ce qui par conséquent n’est plus de l’universalisme.

Pourtant, son parcours politique montre qu’il ne fait pas partie de cet “islamisto-gauchisme”. Alors pourquoi ce changement ? Certainement pour des raisons de bas calculs politiques. Parti tardivement et à l’imprévu dans la campagne présidentielle, il cherche peut-être à s’attirer un certain électorat. Il reprendrait alors le calcul de Benoît Hamon et d’autres en imaginant qu’il existe un “vote musulman”. Quelle erreur. Croire qu’il y a une communauté musulmane homogène et qu’elle choisirait en plus son candidat en fonction de ses discours pro-islamiste, c’est faire de l’essentialisme. Si cette stratégie peut fonctionner pour des élections locales (mais à quel prix ?), elle est inappropriée pour l’élection présidentielle. A vouloir gagner les votes d’une communauté fantasmée, je pense qu’il vient de perdre l’élection présidentielle en refroidissant une bonne part des votes de la Nation, bien réelle, elle.

Pour lutter à la fois contre l’extrême droite politique et l’intégrisme religieux, il faut faire l’inverse de ces complaisants et des opportunistes en quête de voix musulmanes : ne pas laisser ce terrain au FN qui se sert de la lutte contre l’islamisme pour mener une lutte contre les musulmans. Ne pas mettre les problèmes sous le tapis par crainte de faire monter le FN car c’est justement cet aveuglement qui y contribue. Il faut investir ce terrain au nom de nos valeurs républicaines, laïques et universalistes en nommant frontalement et clairement les choses, en étant ferme face aux attaques contre la laïcité et l’égalité des sexes pour laquelle il y a encore tant à faire.
S’il maitrise aussi bien les sujets économiques, sociaux, environnementaux ou diplomatiques, son programme risque de ne pas être pris très au sérieux. Et dire qu’il est candidat à l’élection présidentielle...
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