Mon grand-père, ce héros

       En ce 11 novembre et centenaire de la 1ère Guerre Mondiale, j’ai une pensée pour mon grand-père paternel. Je ne l’ai jamais connu. Il est mort longtemps avant ma naissance. Je ne savais rien de lui, à part qu’il était algérien et que ses aïeux étaient venus de Turquie (d’où mon nom). On m’a dit qu’il a été naturalisé français car il avait effectué son service militaire pour la France coloniale. Puis il est parti en Tunisie, y a rencontré sa femme et y a fait sa vie. Les infos que j’ai pu avoir quand je m’y suis intéressé étaient très vagues, voire contradictoires. Cela relevait plus de on-dit que de l’Histoire. Alors j’ai entamé des recherches. Mais il est très difficile de trouver des sources administratives dans les anciens départements français et l’ancien protectorat (termes officiels).

J’ai finalement trouvé quelque chose l’été dernier : son dossier militaire. J’y ai découvert qu’il n’a pas fait son service militaire. Il s’est engagé comme volontaire dans l’armée française et il y a fait toute sa carrière ! Son dossier retrace quasiment toute sa vie professionnelle au mois près. Je ne m’attendais vraiment pas à ce que j’ai découvert.

Il est né en 1889 à Dellys en Algérie. Il s’était engagé une 1ère fois en 1908 pour 4 ans. Il fut affecté à Alger et naturalisé français en 1911. Une fois libéré de son engagement, il devint policier stagiaire. J’ai même son adresse algéroise, c’est dingue. Mais il semble que son intérêt pour l’armée française fut plus fort. Il se réengagea et ne quittera l’armée qu’à sa retraite militaire en 1936.

Il était dans l’artillerie et dans les transports. Il participa à la guerre contre le Maroc entre 1909 et 1911. Puis il combattit sur plusieurs champs de bataille en France et en Afrique lors de la 1ère guerre mondiale. Entre 1916 et janvier 1917, il y a très exactement un siècle, il était en France avec ses frères d’arme. En octobre 1918, il fut "dirigé sur le sanatorium d’Aïn Draham" en Tunisie. Peut-être pour se remettre d’une blessure de guerre ou simplement se reposer lors d’une permission. Apparemment ça lui a bien plu. Après la guerre, il a été muté une 1ère fois à Tunis en 1919. Entre deux missions militaires à l’étranger, il était policier à Tunis. Vu le nombre de fois où il demanda à y être affecté, je suis sûr qu’il y avait une histoire d’amour là-dessous. Certainement ma future grand-mère.

Mon grand-père était donc un vétéran de la guerre contre le Maroc (1909-1911 puis en 1925) et de la Grande Guerre. Il a combattu sur différents théâtres d’opération : la France, le Maghreb et l’Orient. Il a été blessé et était prêt à donner sa vie pour la Nation. Pour cela, il a été décoré 3 fois.

Je ne cautionne pas la guerre, et encore moins les guerres coloniales. Ma pensée d’aujourd’hui n’est ni une analyse politique ni une analyse historique. C’est l’expression d’une découverte familiale émouvante. En lisant les détails de sa carrière, les différents terrains d’action où il a combattu, ces affectations en tant que policier, en imaginant à quel moment il a pu rencontrer ma grand-mère à Tunis, j’ai vécu un véritable voyage dans le temps. A chaque ligne de son dossier, j’entendais la fureur des combats, le bruit des locomotives, j’imaginais les rues d’Alger et les quartiers de Tunis dans les années 1910 et 1920. J’imaginais mon grand-père se promenant avec ma grand-mère au Belvédère de Tunis. Pour la 1ère fois, je n’étudiais pas l’histoire des autres, je dévorais celle de mon grand-père. J’en avais les larmes aux yeux. Moi qui imaginais un homme qui avait fait un service militaire de quelques mois pour ensuite s’installer tranquillement en Tunisie, j’ai feuilleté l’itinéraire d’un militaire français de carrière, baroudeur et aventurier. En découvrant cette partie de sa vie, je faisais enfin sa connaissance. C’est comme si je le voyais dans sa jeunesse sans qu’il puisse me voir, à un siècle de distance. J’aurais tant aimé le connaitre, lui parler. Ce dossier est le seul fil d’Ariane qui nous lie à travers le temps. En faisant sa connaissance, j’ai aussi appris sur moi. A 43 ans, il n’est jamais trop tard.

Je me souviens d’un facho pro-FN que j'avais croisé il y a quelques années. Il ne me considérait pas comme français à part entière. A ses yeux, il était français depuis toujours par ses ancêtres et moi je n'étais qu'un "arabe", français seulement depuis ma naissance. J’ai parfois subi ce genre de discrimination. J’aimerais le recroiser un jour. Car si mon grand-père a combattu pour la France pendant des années, le seul fait d’arme du sien a été de se cacher dans les maquis pour fuir le STO.

De nombreux soldats ont eu le parcours de mon grand-père. Peut-être. Mais lui était mon grand-père.

Le 11 novembre est la date de l’armistice, la fin des combats. Cette date est devenue plus largement la commémoration des soldats morts lors de ce conflit. A présent, je l’associe aussi à mon grand-père.

Il s’appelait Mohamed, il était français. Mon grand-père, ce héros.

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