Youssef Al-Qaradhawi, le voile et les femmes : un théologien "modéré" ?


Youssef Al-Qaradhawi, le voile et les femmes : un théologien "modéré" ?

       Dr. Youssef Al-Qaradawi est l’un des illustres savants de l’Égypte et du monde musulman. Il se distingue (…) par une méthodologie qui adopte le principe de la médiation et du juste milieu, loin de tout excès et de tout laxisme. Il est l’auteur de plus de cent vingt ouvrages dont l’authenticité et la profondeur en sont les principales caractéristiques, dans un style qui rallie la précision du savant à la luminosité de l’écrivain et à la ferveur du prédicateur (1). Voilà la présentation élogieuse de Youssef Al-Qaradhawi faite par le site internet Havre De Savoir, une des vitrines des Frères musulmans en France.

Youssef Al Qaradhawi, théologien qatari d'origine égyptienne né en 1926, est une vraie star dans le monde musulman. Entre autres rôles, il est un prédicateur vedette sur la chaine national du Qatar, et surtout en étant régulièrement invité dans une célèbre émission diffusée sur Al-Jazeera. Sa rubrique y est suivie par des dizaines de millions de personnes à travers le monde. Il diffuse en même temps sa doctrine sur Internet, via des fatwas ou des réponses aux questions posées par les internautes sur certains forums. Il est considéré comme l'un des chercheurs musulmans les plus influents de la planète, et reconnu comme un théologien modéré par de très nombreux musulmans y compris en France.

Tariq Ramadan estime que son discours sur la femme, sur la démocratie dont il défend les principes en les inscrivant dans la philosophie politique musulmane, apporte un souffle nouveau (2).

Pourtant, ce "grand savant parmi les savants" a été interdit de territoire français en mars 2012. Ahmad Jaballah, ancien président de l’UOIF, ne comprenait pas cette interdiction. Pour lui, c’est un homme de paix et de tolérance qui a œuvré pour l’ouverture et la modération et dont les positions ont toujours été en faveur de la justice et de la liberté des peuples et il exerce une influence positive dans le monde musulman (3). Amar Lasfar, président actuel de l’UOIF, avait lui aussi été très déçu par cette décision qu’il ne comprenait pas non plus. Il déclara avec force conviction dans une interview télévisé : Qaradhawi, c’est le plus savant des savants du monde musulman aujourd’hui. C’est le plus savant. Il n’a pas d’égal (4).

Alors pourquoi tant d’injustice, tant de haine, envers un homme si merveilleux qui pourrait se situer dans la digne lignée de Martin Luther King ou Nelson Mandela ? Un homme qui défend les principes de la démocratie, et qui explique par son immense savoir ce que doit être un(e) bon(ne) musulman(e) aujourd’hui, y compris en France, en répondant à notre contexte, par le principe de la médiation et du juste milieu, loin de tout excès et de tout laxisme ?

Pour commencer à avoir une idée du personnage, il faut savoir qu’il est le membre des Frères musulmans le plus influent encore en vie aujourd’hui. Il avait rejoint le mouvement dans sa jeunesse. Ce qui lui avait valu de faire quelques séjours en prison entre 1949 et 1962. Il entama des études supérieures sur l’islam à l’université égyptienne d’Al-Azhar où il décrocha un doctorat en 1973.

En 1960 ou 61, il écrivit un livre qui fera date : "Le licite et l’illicite en islam" (5), traduit en français en 1990. Programme détaillé de tout ce qu’aurait le droit ou non de faire un musulman. Le titre lui-même est explicite : c’est blanc ou noir. Toute la vie du croyant est organisée entre ce qui est autorisé et interdit. Aucune place n’est laissée au libre choix, à la raison. On enlève son cerveau pour mettre à la place le coran. Celui-ci devenant bien plus un mode d’emploi, un catalogue manichéen, un livre de recettes toutes faites, qu’un livre religieux. Dans la préface, l’éditeur l’exprime ainsi : Le "licite et l'illicite" (…) définit ce qui est permis au musulman et ce qui lui est interdit. Il précise également que si certains oulémas n'ont pas été d'accord avec lui sur certains points, c’est Qaradhawi qui serait dans le vrai. Car contrairement à eux, il se réfère uniquement aux hadiths (faits et dires du prophète), aux versets du Coran et aux avis précieux des salaf, c'est-à-dire les contemporains du prophète, nos premiers ancêtres musulmans d'une piété exemplaire. C’est pourquoi l’opinion des détracteurs de Qaradhawi peut donc être remise en question. Pour encore mieux disqualifier ses confrères progressistes, l'auteur fait une distinction entre deux catégories de chercheurs : La première s'attache beaucoup à l'Occident au point d'adopter ses coutumes et sa façon de voir. (…) Elle module ses idées par rapport aux conceptions occidentales. La deuxième s'attache à un avis du licite et de l'illicite et se tient au texte sans chercher plus loin.

En résumé, il est inutile de trop réfléchir, les textes se suffisant à eux-mêmes. Il explique les versets sans aucune mise en contexte, uniquement à travers les yeux et la mentalité de l’époque où ces textes ont été écrits, et sans utiliser aucune autre source. Le mimétisme des "salaf" l’emporte sur l’utilisation de la raison. De plus, toute la modernité et les avancées intellectuelles venant de l’Occident sont à proscrire. On retrouve ici la fameuse opposition entre une zone géographique et une religion. La modernité et les droits de l’Homme doivent rester en Occident. Le Moyen-Age, lui, doit rester la valeur de base de l’islam. Il conclut sur ce sujet ainsi : L'auteur essaie de ressembler à ses glorieux ancêtres. Il refuse de prendre l'Occident comme idole (...). Discours bien plus politique que spirituel.

L'islam a été une vraie modernité et une réelle avancée dans la société arabique du 7ème siècle. Mais Qaradhawi considère ces progrès comme suffisant encore aujourd’hui. Tout doit être figé, sous peine de trahison des textes sacrés. Il se positionne ainsi en total opposition à la Renaissance musulmane de la fin du 19ème siècle et de ses héritiers. Renaissance qui souhaitait faire entrer l’islam dans l’ère moderne. Un mouvement qui était bien plus proche d’Ibn Rushd (Averroès) et Ibn Khaldoum que d’Ibn Hanbal et Abdelwahhab (inspirateurs de l’intégrisme musulman contemporain). La préface se termine par une précision de taille, en cohérence avec ce qui a été dit précédemment : La parole de Dieu est supérieure à tout ce que peuvent dire les êtres humains (…). Ainsi, non seulement il veut appliquer des concepts du Moyen-Age sur des réalités contemporaines, mais en plus, selon l'éditeur, il considère que la législation islamique est la seule valable. Les lois humaines s’effacent si elles contredisent ce qu’il estime être les lois de Dieu. Ce qui est cohérent avec ses concepts moyenâgeux. L’islam de ce "savant qui n’a pas d’égal", et qui "défend les principes de la démocratie" selon T. Ramadan, est donc bien incompatible avec la démocratie.

Ce cadre une fois posé, nous pouvons enfin plonger dans le monde merveilleux et humaniste de l’islam version Qaradhawi.

Tous les aspects de la vie sont abordés dans son livre. Toutefois, comme tout bon intégriste qui se respecte, il est obsédé par les femmes et le sexe. Une grande part de son ouvrage y est ainsi consacrée. Tout y passe. Et cela commence par un paragraphe au titre magnanime et pas du tout machiste : "La sagesse de donner la permission aux femmes". Il y aborde les bijoux, les parfums (toute femme parfumée passant devant un homme est une fornicatrice), les vêtements moulants, les coiffures trop attrayantes et provocantes, l’interdiction des tatouages, de la chirurgie esthétique, l’épilation des sourcils. Il va même jusqu’à évoquer l’interdiction suprême… le limage des dents. Avec tout ça, je n’ose imaginer ce qu’il doit penser des femmes gothiques…

D’après l’auteur, les parties intimes de l’homme et de la femme doivent être cachées. Soit. Pour l’homme, les parties intimes vont du nombril aux cuisses. Cette zone ne doit être vue ni d’un homme ni d’une femme. Et pour la femme ? Et bien là il ne fait pas dans le détail : les parties intimes sont la totalité de son corps à part le visage et les mains. Au-delà du côté ultra sexiste, et si c’était une simple question de pudeur (valable uniquement pour les femmes, évidemment), nous pourrions croire que cette obligation s’applique partout et tout le temps, comme les "parties intimes" de l’homme. En fait, pas du tout. Ces "parties intimes" doivent être cachées uniquement face à tout homme qui pourrait être sexuellement attiré. C'est à dire, selon eux, tous les hommes hors de la famille. Face aux autres (femmes, père, frère, fils, enfants), elle n’y est pas contrainte, la pudeur s’envole. Nous sommes ainsi toujours dans l’apartheid sexuel par l’obsession constante de la crainte de la tentation, dont les femmes seraient responsables. Ce n’est donc pas une question de pudeur, et encore moins une raison spirituelle pour être plus proche de Dieu. C’est juste du machisme dans sa forme la plus primaire.

Comme toujours, il tente de s’appuyer sur un verset du Coran pour valider son obsession, ici la sourate 24 verset 31 : "Dis aussi aux croyantes de rabattre leurs étoffes sur leurs décolletés". Comment réussit-il le tour de passe-passe d’aller bien au-delà de ce qui est indiqué dans le coran ? Il commence par citer le verset (faussement traduit dans la version française du livre par "qu'elles rabattent leur voile sur leur poitrine") pour ensuite l'interpréter ainsi : Il s'agit en fait du voile qui recouvre la tête, destiné aussi à cacher l'ouverture du vêtement laissant voir la poitrine. Le devoir de la femme musulmane est de se couvrir la tête avec un voile et de cacher avec ce même voile, ou autre chose, sa poitrine, sa gorge et son cou afin que rien n’apparaisse de ces parties du corps tentatrices aux regards indiscrets et scrutateurs des passants. On passe ainsi d'une étoffe à rabattre sur le décolleté au bâchage de la tête, de la gorge et du cou par un voile ! Sans oublier le reste bien-sûr.
Car le même verset parle aussi des "parures" (ou "atours") que la femme ne peut montrer qu’à son mari, son père, son frère, etc. Au-delà du fait que cette recommandation concernait les femmes du Moyen-âge dans des tribus bédouines en plein désert arabique (et qui n’a donc plus rien à voir avec notre monde), c’est sur le flou des "parures" que les islamistes comme Qaradhawi excellent à interpréter. Pour lui, la parure de la femme est tout ce qui l’orne et l’embellit que ce soit une parure naturelle, telle que le visage, les cheveux et les beaux atouts du corps, ou acquise, telle que les vêtements, les bijoux, les teintures. Voilà comment on transforme une vague recommandation qui concernait une période et une culture données, en une obligation précise et détaillée par une surinterprétation poussée à l’extrême et qui devrait concerner toutes les musulmanes de la planète pour l’éternité…

Le fait d’autoriser à montrer le visage et les mains peut sembler être moins extrême que le niqab saoudien ou la burqa afghane. Est-ce parce qu’il aurait une meilleure considération pour la femme que les wahhabites ou les talibans ? Encore une fois, pas du tout. C’est pour une raison purement pratique : Il n'a été permis de laisser voir le visage et les mains que parce que la femme trouve une gêne en les voilant, surtout si elle a besoin de sortir en toute légalité (…). En lui imposant de se couvrir le visage et les mains dans toutes ses activités, on gêne ses mouvements et on lui impose un surplus de fatigue. Et cette exception ne concerne que la veuve qui doit gagner le pain de ses enfants, ou l'indigente qui doit travailler pour aider son mari. Qaradhawi est si sympa et compréhensif. On peut être un islamiste sans pour autant manquer d’humanité. On notera également que la femme peut sortir uniquement si c’est légal. Autrement dit, elle n’a pas le droit de sortir sans l’autorisation du père ou du mari (voire du frère). Même si elle est cachée au fond d’un carton pour être sûr qu’on ne voit pas ses "parties intimes". La femme chez les intégristes est une éternelle mineure et son corps ne lui appartiendra jamais.

Pour nous rassurer, il précise toutefois : il en découle que l'islam n'astreint pas la femme, comme on veut le dire, à rester prisonnière à la maison dont elle ne sort que pour la tombe. C’est vrai, ça rassure... Cette phrase montre bien que plusieurs théologiens et intellectuels musulmans contestaient la vision de Qaradhawi. A l’époque, ils étaient en "désaccord". Aujourd’hui, l’interprétation intégriste étant devenue dominante, ils sont qualifiés "d’apostats" en terre musulmane et "d’islamophobes" ou de "musulmans sans l’islam" ailleurs. C’est une des méthodes utilisées pour valider leur interprétation radicale comme étant le véritable islam. Quant à la "liberté" de sortir, Qaradhawi rajoute : Il lui est au contraire permis de sortir pour faire ses prières, pour rechercher le savoir, pour répondre à ses nécessités et pour toutes raisons légales habituelles ou religieuses. La femme n’est pas prisonnière... elle doit seulement avoir une bonne raison pour sortir. Qui aurait décrété ces lois qui fixeraient les raisons légales de sortie pour les femmes ? Certainement pas la religion. Alors suivez mon regard... Et quelles seraient les sanctions si une femme sortait "illégalement" de chez elle ? Nous le verrons plus tard.

Toutefois, le côté "compréhensif" du bâchage des femmes a ses limites : Cependant il est plus parfait pour la femme musulmane de s'efforcer de voiler sa parure jusqu'à son visage dans la mesure du possible (…). Il rajoute ensuite une petite subtilité : Cela devient d'autant plus nécessaire si elle est belle et que l'on craint qu'elle ne tente les hommes. Nous retrouvons encore une fois l'unique raison d'être du voile : la tentation sexuelle dont la femme serait responsable. Sa précision nous indique aussi que si une femme est moche, elle peut être dispensée de cacher son visage. Tant mieux pour elle. Le problème est qu’il n’a pas créé un standard pour évaluer la beauté féminine, puisqu’il semble que ses goûts ont valeur universelle. En suivant sa logique, il faut croire qu’il y a de plus en plus de jolies femmes chez les musulmans puisque les voiles sont de plus en plus nombreux…

Il ne souhaite toutefois pas imposer ces contraintes à toutes les femmes, seulement aux femmes musulmanes. Car la femme musulmane a un caractère qui la distingue de la femme mécréante. Le caractère de la femme musulmane est marqué par la jalousie de son honneur, la discrétion, la chasteté et la pudeur. Autrement dit, une musulmane (voilée) a de l’honneur et une pudeur honorable, les autres sont des femmes impudiques et légères.

Mais pour lui, la rigueur des vêtements des musulmanes n’est qu’une partie du chemin. Il faut aussi éviter toute promiscuité avec les hommes, promiscuité de contact et de toucher, comme cela se produit à l’époque actuelle dans les salles de cinéma, dans les amphithéâtres des universités, dans les salles de conférences, dans les moyens de transports en commun, etc. L’obsession de la tentation ne se limite donc pas aux vêtements et aux parures de la femme. Cela concerne aussi les activités culturelles : L'islam n'admet aucune action qui excite l'instinct bestial comme la danse lascive et excitante, les chansons immorales, le théâtre pornographique et toute frivolité de ce genre quand bien même certains les nomment "arts" et que certains les considèrent comme du "progrès" et les nomment par d'autres slogans trompeurs. Évidemment, ses définitions de "immorale, pornographique, frivolité" ne sont pas exactement les mêmes que les nôtres. Je serais curieux de voir ce qu’est pour lui un "théâtre pornographique". En cela, il confirme sa filiation et sa fidélité à la doctrine de Hassan Al Banna, cofondateur des Frères musulmans. Parmi les 50 propositions de son programme rédigé en 1936, il déclare vouloir fermer les dancings, les lieux libertins et interdire la danse et tout contact gestuel entre homme et femme. Exercer un contrôle sur le théâtre et sur le cinéma, et filtrer les pièces à jouer et les films à diffuser. Effectuer avec rigueur un tri et un contrôle sur les chansons avant de les diffuser. Le même totalitarisme, basé sur les mêmes obsessions, quelle que soit l’époque.

L’esprit est si mal placé chez les islamistes qu’ils voient de la tentation dans tout et n’importe quoi. C’est pour cela qu’ils tentent d'éviter la mixité au maximum. Pourquoi une telle obsession ? Parce que l'instinct sexuel [de l’homme], une fois satisfait, assure la conservation de l'espèce. C'est un instinct puissant et irrésistible qui se trouve chez [lui]. Il est normal que cet instinct cherche une voie de satisfaction où il accomplit son rôle et assouvit son besoin. L’homme est donc un animal en rut et la femme une proie. Le mariage aurait ainsi été créé pour sauvegarder la famille et le genre humain en interdisant la fornication et obliger la femme à être la propriété d'un seul homme à la fois. Oui vous avez bien lu : la propriété…

Il est alors logiquement interdit de rester en tête-à-tête avec une femme que l'on a le droit d'épouser (autre que sa mère, sa sœur, sa fille, etc.). On peut comprendre son point de vue : une main baladeuse, un coup de langue, une pénétration fortuite sont si vite partis chez les islamistes. Comme à chaque fois, il tente d’appuyer son affirmation par un hadith ou un verset du coran qu’il cite ainsi : "Quand vous leur demandez un renseignement utile, adressez-vous à elle derrière un rideau. Cela est plus pur pour vos cœurs et pour les leurs" (coran, 33:53). Cela signifie que cette attitude est plus à même de mettre à l'abri du doute, de la suspicion et de sauvegarder l'honorabilité. On retrouve ici encore cette obsession de la crainte de la tentation, et également de la réputation, tout le monde pensant obligatoirement au sexe quand un homme et une femme discute seul à seul. Ce passage est particulièrement intéressant. Car comme à son habitude, il déforme les versets originaux. En effet, il ne cite pas l’ensemble du verset. Ce qui en modifie le sens. Alors le voici en entier : "ô vous qui croyez ! N’entrez pas dans les demeures du Prophète, à moins qu’invitation ne vous soit faite à un repas, sans être là à attendre sa cuisson. Mais lorsqu’on vous appelle, alors, entrez. Puis, quand vous aurez mangé, dispersez-vous, sans chercher à vous rendre familiers pour causer. Cela faisait de la peine au Prophète, mais il se gênait de vous (congédier), alors qu’Allah ne se gêne pas de la vérité. Et si vous leur demandez (à ses femmes) quelque objet, demandez-le leur derrière un rideau : c’est plus pur pour vos cœurs et leurs cœurs ; vous ne devez pas faire de la peine au Messager d’Allah, ni jamais vous marier avec ses épouses après lui ; ce serait, auprès d’Allah, un énorme pêché." Cette obligation de s’adresser aux femmes derrière un rideau ne concerne donc pas les femmes en général, mais uniquement les femmes du prophète... Ce verset a été révélé pour répondre à des problèmes, des malentendus, qu’avaient rencontré Mahomet lors de visites de certains de ses fidèles à son domicile. Leur culture, leur mentalité, et les solutions à ces problèmes étaient ainsi. Mais nous ne sommes plus au 7ème siècle dans des tribus du désert arabique. Et surtout, les femmes d’aujourd’hui ne sont pas les épouses du Prophète… Ce verset concerne un contexte particulier, des évènements précis et des personnes clairement désignées. Il n’a en aucun cas une portée éternelle et universelle.

Autre élément qui est intéressant dans ce verset : le "rideau". En arabe, ce mot, dans ce contexte, se dit "hijab". Voilà la véritable signification de ce terme : le hijab est en réalité un rideau derrière lequel les femmes du prophète, et seulement elles, devaient se cacher lorsque des hommes étaient présents. La déformation de ce verset a été telle, qu’aujourd’hui c’est devenu un voile, et un voile concernant toutes les musulmanes. N’est-ce pas un pêché, un blasphème commis par ces musulman(e)s qui déforment le message originel de Dieu et de son Prophète pour aller à l’inverse de ce qu’ils prônaient ? Cela devrait être les partisans du voile que le CCIF devrait attaquer en justice pour "islamophobie"… Mais cela ne gêne pas Al-Qaradhawi. Son obsession du sexe et sa misogynie sont bien plus fortes que sa foi.

Le côté spirituel du voile pour "être plus proche de Dieu" est donc totalement absent. Il n’a jamais existé dans le dogme musulman, ni même dans les interprétations des idéologues intégristes des générations précédentes. C’est un argument inventé à posteriori pour tenter de convaincre encore plus de musulmanes des bienfaits du voile, et surtout pour tenter de dissuader leurs adversaires de remettre en cause ce tissu discriminatoire, au nom du "respect de la liberté religieuse". Par contre, le sexisme, lui, brille de mille éclats par sa présence.
Puisque l’argument spirituel n’existe pas et si celui de la nature n’est pas suffisant pour convaincre, les intégristes vont sur le terrain de l’identité et de la politique : Ce vêtement ne doit pas ressembler à ce que portent spécialement les mécréantes, les juives, les chrétiennes et les idolâtres. L'intention d'imiter ces femmes est interdite en Islam qui tient à ce que les musulmans se distinguent et soient indépendants dans le fond et dans la forme. C'est pourquoi il a ordonné de faire le contraire de ce que font les mécréantes dans plusieurs domaines. Là, il ne cite aucun texte religieux pour appuyer son propos. C’est normal. L’interdiction de s’habiller à l’occidentale pour ne pas leur ressembler n’existe dans aucun verset du Coran. Seul un hadith l'évoque : "Quiconque ressemble à un peuple devient un des leurs". Mais il est uniquement brandi par les salafistes et autres islamistes car jugé peu fiable (si on considère que les hadiths peuvent l'être).

Au-delà de la misogynie du voile, nous voyons bien que son existence est aussi justifiée par l’aspect identitaire et politique. Sinon, pourquoi ne pas cacher "la tête, la gorge, le cou, les parures" en portant un bonnet, une écharpe et un pull ? Parce qu'il faut pouvoir être identifiée et identifiable en tant que musulmane, afficher sa religion à tout prix, gage de fidélité à l’interprétation intégriste. C’est pour cela qu’aujourd’hui, les mêmes voiles se portent aussi bien à Rabah, Alger, Tunis, Jakarta, le Caire, Ankara, Paris ou Montréal. Le voile est un uniforme et une arme politique redoutable. Son rôle en se rendant visible, au-delà du label officiel "je suis une bonne musulmane", est de contribuer à montrer que l’Oumma, la communauté des croyants, est au-dessus des frontières nationales. L’identification à cette communauté supranationale doit se sentir partout dans le monde, en grande partie grâce au voile.

Ce sont toutes ces raisons qui justifient le port de cet uniforme. D’ailleurs, en dehors de la petite phrase qui définit les parties intimes de l’homme, aucun paragraphe n’est consacré à sa tenue vestimentaire. La seule chose qui lui est demandée est de ne pas imiter la femme... Car d’après Qaradhawi, l'Islam est la religion du combat et de la force, qui aime en effet préserver la virilité de l'homme de tous les aspects de faiblesse, de soumission et de dépravation. Aucun passage non plus sur l’éducation des hommes à contrôler leur libido et mieux respecter les femmes pour qu’elles ne soient pas obligées de limiter leurs sorties et de se cacher derrière un voile. Toute la responsabilité et les mesures à prendre sont du côté des femmes. Voilà pourquoi les hommes sont exemptés, eux, du port de ce "vêtement". Cela n’a rien à voir avec le spirituel et tout à voir avec le sexisme, le machisme et la misogynie les plus archaïques. La musulmane voilée devenant en plus une arme politique assumée par les islamistes. Malgré tout ça, malgré l’insulte faite à toutes les femmes (et à l’islam), il y a des musulmanes qui se revendiquent de ce courant religieux et qui le défendent. Les militants de l’islam politique essaient toutefois à présent de moins utiliser le terme de "voile". Il préfère le terme "foulard". L’objectif est de rendre cet uniforme misogyne plus neutre, de le faire passer pour un simple accessoire vestimentaire. C’est stratégiquement plus efficace. Cela permet de faciliter la culpabilisation et l’attaque pour "intolérance" contre les partisans de l’égalité des sexes et de la laïcité.

Nous avons vu que pour Qaradhawi, la femme musulmane n’est pas un être humain. Elle est un objet. Un objet qui appartient à l’homme. Son 1er propriétaire est son père, puis il y a un jour un transfert de propriété au futur mari. La transaction écrite du transfert de propriété est l’acte de mariage. Mais la femme n’est pas n’importe quel objet. C’est un objet sexuel. C’est pour cela que, pour éviter toute convoitise des hommes en rut ne pouvant résister à la tentation d’assouvir leurs plus bas instincts animal, cet objet doit rester caché au maximum à la maison. En cas de sortie ou de présence d’un homme, l’objet doit être bâché sous un hijab, jelbab ou niqab, selon le degré de zèle et de motivation. Les intégristes d’aujourd’hui ne parlent plus vraiment de "propriété" ou d’objet. Ils parlent d’une "perle" ou d’un "bijou" dont le voile serait "l'écrin". Le côté précieux passe mieux, à ce qu’il parait. C’est une forme de valorisation qui fonctionne puisque de nombreuses musulmanes ont intégré l’idée qu’elles sont des "perles" ou des "bijoux".

Mais une fois mariée, que se passerait-il si la femme souhaite manifester un minimum d’autonomie intellectuelle et physique contre l’avis de son mari ? En citant le coran (2:228), il met tout de suite les points sur les "i" : "Les femmes ont des droits équivalents à leurs devoirs. Les hommes leur sont supérieurs d'un degré." Comme à chaque fois, il prend les écrits du coran dans leur sens littéral, sans aucune réflexion ni mise en contexte. Dans ce sens qui arrange bien Qaradhawi, le coran affirme effectivement que la femme est inférieure à l’homme. Toujours en s’appuyant sur le coran, il poursuit en expliquant que le musulman doit se montrer patient quand il voit de la part de son épouse un comportement qui ne lui plaît pas. Il doit reconnaître sa faiblesse en tant que femme et en tant qu'être humain. Cette supériorité supposée des hommes et ses explications montrent qu’il a recourt au même stratagème que les théoriciens du racisme en usant de la nature biologique comme fausse caution scientifique de sa hiérarchie sexiste.

Et si elle est trop bête pour lui obéir malgré tout ? Que doit-on "faire quand la femme se montre fière ou rebelle" (titre de son paragraphe) ? Voici son introduction pour justifier sa réponse : L'homme est le seigneur de la maison et le maître de la famille (…). Pour toutes ces raisons la femme ne doit pas désobéir à son mari, ni se rebeller contre son autorité. Il s’appuie encore sur le coran (4:34) : "Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci (…). Les femmes vertueuses sont obéissantes (à leurs maris)". D’accord, mais si elle insiste ? Dans ce cas, il se réfugie de nouveau derrière la Révélation coranique pour justifier son autorité masculine : "quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles" (4:34). Qaradhawi se régale à expliquer ce verset à sa façon : Quand le mari voit chez sa femme des signes de fierté ou d'insubordination, il lui appartient d'essayer d'arranger la situation avec tous les moyens possibles en commençant par la bonne parole (…). Si cette méthode ne donne aucun résultat, il doit la bouder au lit dans le but de réveiller en elle l'instinct féminin et l'amener ainsi à lui obéir pour que leurs relations redeviennent sereines. Pour un islamiste, la femme est un être fragile qui ne réagit que par l’émotion. Elle serait donc perdue, en gros manque de câlins et malheureuse si son mari refuse de dormir avec elle. Mais si elle persiste dans son entêtement ? Si cela s'avère inutile, il essaie de la corriger avec la main tout en évitant de la frapper durement et en épargnant son visage. (…) Cela ne veut pas dire qu'on la frappe avec un fouet ou un morceau de bois. C’est vrai, on peut battre sa femme, mais il y a une bonne façon islamique de le faire. On n’est pas des barbares quand même ! C’est pour ça qu’il n'est pas permis au mari musulman (…) de frapper son épouse au visage, car cela est une humiliation à la dignité humaine (…). S'il est permis au musulman, en cas de nécessité, de corriger sa femme lorsqu'elle se montre fière et rebelle, il ne lui est pas permis de la frapper durement (…). Pour Qaradhawi, frapper sa femme de manière islamique en épargnant son visage est une manière de la corriger en toute humanité. Tout comme il le fait pour le coran, il applique aussi à la lettre le proverbe "Qui aime bien châtie bien". Son côté romantique est si mignon.

Tel est le "souffle nouveau qu’il apporte au discours sur la femme", comme le souligne avec tant d’admiration Tariq Ramadan.

Certes, l’islam n’a pas l’exclusivité du machisme et du patriarcat. Les religions le sont toutes par essence. Aucune ne brille par son féminisme ni par son respect des droits humains. Si les cultures et les traditions évoluent toujours avec le temps, les religions sont le reflet de l’époque où elles ont été créées. Elles figent tout, comme l’instantané d’une photo. Lorsque les religions valident ainsi certains éléments traditionnels dans leurs dogmes, ces traditions se retrouvent momifiées dans leurs livres sacrés respectifs et deviennent valable en tout lieu et en tout temps lorsque des croyants veulent tout prendre à la lettre. Des trois monothéismes, l’islam est pourtant le moins archaïque dans les rapports entre hommes et femmes puisqu’il a accordé des droits et un statut juridique à ces dernières. Seulement voilà, des théologiens comme Qaradhawi souhaitent non seulement tout figer dans le passé, mais veulent aller encore plus loin en extrapolant leurs textes sacrés, tout en ayant une vision conquérante et totalitaire pour un monde sous domination islamiste où toutes ces règles s’appliqueraient. Ce qui a pour effet de faire de l’islam, religion au départ progressiste, l’idéologie totalitaire la plus archaïque, sexiste, misogyne, et aussi la plus dangereuse sévissant actuellement dans le monde. Cela démontre bien que le problème vient moins de l’islam que de ces musulmans. La religion est ce qu’on veut qu’elle soit.

Ce qui est donc choquant, ce n’est pas que toutes ces choses soient écrites dans le coran et les hadiths hérités de traditions tribales du Moyen-âge, mais que des personnes souhaitent de nos jours encore les appliquer à la lettre. Au point de rejeter les lois faites aujourd’hui par les hommes au profit de lois divines écrites il y a 1400 ans, et dont certaines sont même inventées par les intégristes.

Il y a ainsi un rejet total par Qaradhawi de l’islam des Lumières, ce que Marwan Muhammad (directeur de CCIF), en digne héritier, appelle avec mépris "l’islam du réverbère". Avec ses disciples du CCIF, UOIF, Tariq Ramadan, etc., il est l’expression d’un islam à la lettre. Alors que Malek Chebel, Abdelwahab Meddeb, Mohamed Arkoun et d’autres sont dans l’esprit du message coranique. Des deux tendances, c’est malheureusement l’archaïsme moyenâgeux des intégristes qui a le vent en poupe aujourd’hui. Il y a 20 ans on demandait à une musulmane pourquoi elle se voile. Aujourd’hui on demande à une musulmane pourquoi elle n’est pas voilée...

Pour être juste avec Qaradhawi, il faut avouer qu’il n’est pas uniquement obsédé par les femmes. Il y aussi les homosexuels pour qui il a une tendresse particulière. Il faut s’accrocher pour lire ce passage. Il pense que l’homosexualité est un acte vicieux, une perversion de la nature, une plongée dans le cloaque de la saleté, une dépravation de la virilité et un crime contre les droits de la féminité. Quand ce péché répugnant se propage dans une société, la vie de ses membres devient mauvaise et il fait d’eux ses esclaves. Il leur fait oublier toute morale, toutes bonnes mœurs et toute bonne manière. Avec une opinion aussi humaniste, poétique et remplie d’amour, comment compte-t-il les punir ? Il hésite. Il ne se demande pas s’il faut les tuer ou pas. Non, là il n’a aucune hésitation, c’est si évident pour lui qu’il ne se pose même pas la question. Il se demande seulement lequel des deux partenaires faut-il tuer et quelle serait la manière la plus cruellement appropriée pour le faire : est-ce que l'on tue l'actif et le passif ? Par quel moyen les tuer ? Est-ce avec un sabre ou le feu, ou en les jetant du haut d'un mur ? Il a conscience que son avis pourrait choquer des musulmans. Alors il se justifie : Cette sévérité qui semblerait inhumaine n'est qu'un moyen pour épurer la société islamique de ces êtres nocifs qui ne conduisent qu'à la perte de l'humanité. Pour lui, cela "semblerait" inhumain. Pour moi, il est l’incarnation de l’inhumanité.

Ainsi, dans ce livre profond au "style qui rallie la précision du savant à la luminosité de l’écrivain", toute la vie est codifiée. Après l'avoir lu, on ne peut plus bouger une oreille sans se demander si c’est licite (halal) ou pas.

On pourrait se dire que, si cet ouvrage a été écrit en 1960, l’auteur a dû faire quelques mises à jour depuis, pour au moins atténuer certains de ses propos. Et bien non. L’édition que j’ai utilisée, à l’époque où j’ai travaillé sur ce livre, est la réédition de 2005. On pourrait alors espérer que ce livre de ce "grand savant" ait eu une diffusion limitée, connu simplement des initiés et des prédicateurs intégristes. Pas du tout. C’est sans doute le livre religieux le plus vendu de l’Histoire de l’islam, après le coran. On peut aujourd’hui encore le trouver dans toutes les bonnes librairies et bibliothèques islamistes, au rassemblement annuel de l’UOIF, et même sur Amazon et à Decitre... 

Tous les musulmans n’adhèrent heureusement pas aux thèses de cet ouvrage. Mais une grande part y voit le véritable islam. La totalité des prédicateurs et sites internet intégristes s’inspirent de ce livre et de quelques autres dans la même veine. En lisant ce "chef-d’œuvre" et en écoutant ces prédicateurs, on s’aperçoit que les discours et les points de vue sont rigoureusement les mêmes. Avec les écrits fondateurs de Hassan Al-Banna et le livre "La voie du musulman" (écrit par A. D. Eldjazaïri, un wahhabite d’origine algérienne, paru en 1964) qui sont exactement dans le même délire, l’influence du livre de Qaradhawi est énorme sur la situation de l’islam et des musulman(e)s d’aujourd’hui. C’est moins au coran que l’on doit le voile et la misogynie que cet uniforme symbolise et illustre, qu’à ces livres qui prétendent l’interpréter avec fidélité. Et c’est bien ce livre qui est une des sources principales des musulmanes qui un jour font le "libre choix" de se voiler. La parole de ce prédicateur devenant plus crédible que le coran lui-même, car plus facile à comprendre en livrant un islam clé en main.

C’est cela qu’il faut bien comprendre : si une minorité de femmes se voilent sous la contrainte directe d’un père, mari, frère ou même d’une autre femme, beaucoup d’entre elles le font par une contrainte diffuse et sous-jacente due à une pression sociale. Comme d’après Qaradhawi une femme voilée est une bonne musulmane qui a de l’honneur et de la pudeur, l’image que l’on renvoie et la réputation (portée uniquement par les filles) ont un rôle important. Alors, pour être tranquille et avoir un minimum de liberté de déplacement, des femmes font le "choix" de se voiler. Le voile devient une prison mobile qui est la clé d’une liberté limitée. C’est ce paradoxe que la plupart des gens ont du mal à comprendre, y compris des féministes qui en viennent à défendre cet uniforme par ignorance. D’autres femmes font ce "choix" par sincère adhésion à ces idées, suite à un conditionnement à travers des prêches télévisés, des CD, des conférences et des livres qui sont tous basés sur la vision de Qaradhawi. Certes, toutes les musulmanes voilées n’appliquent pas à la lettre la totalité des recommandations de ce théologien (transmises par ses disciples de l’UOIF et les prédicateurs actuels si elles ne l’ont pas lu). Toutes les musulmanes sensibles à cette doctrine ne se voilent d’ailleurs pas (encore). Car, voilées ou non, elles veulent malgré tout pouvoir vivre, avoir un minimum de respect de la part des hommes, et avoir un minimum de liberté dans notre monde. Mais elles reconnaissent quand même dans ses écrits le véritable islam qui est un but idéal à atteindre. D'autres encore essaient de toiletter cet islamisme. La modernisation marketing de cet intégrisme, par l'appellation détournée de "féminisme" islamique, passe aux yeux de certains pour une modernisation de l'islam.

Cet attrait pour l’obscurantisme rend ainsi aveugle nombre de musulman(e)s qui, pour être sûrs de ne pas se tromper et d’aller au paradis, se laissent attirer par ces sirènes. Mais à trop vouloir chercher la simplicité dans la bêtise, n’en gagnent-ils pas leur place pour un enfer qu’ils craignent tant ?

Mais ce n’est pas vraiment pour ce livre que Qaradhawi a été interdit de territoire. Avec l’âge, il ne s’est pas assagi, bien au contraire. Il a régulièrement fait des déclarations choquantes à travers ses prêches. Les deux grandes obsessions de sa vie, comme tous les islamistes, sont les femmes et les juifs. En 2004, apportant son soutien au Hamas, il justifiait le recours aux attentats suicides en Israël. En janvier 2009, il déclarait sur Al-Jazeera : Tout au long de l'histoire, Allah a imposé [aux juifs] des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. (...) C'était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des musulmans (6). Il est en cela fidèle à la doctrine frériste de la destruction d’Israël et de l’extermination des juifs. Sur ce sujet, ces prêches sont aussi violent les uns que les autres.

Voilà l’islam version Qaradhawi : le combat, la force et la virilité, qui se manifestent par la haine et la violence envers les femmes, les homosexuels et les juifs, sans parler des apostats. Voilà l’homme de paix et de tolérance qui a œuvré pour l’ouverture et la modération décrit par l’UOIF. Si "l’islam est une religion de paix et d’amour", comme le déclarent souvent ces fidèles, ce n’est pas du côté des Frères musulmans qu’on pourra les trouver.

Mais il n’en oublie pas l’Europe, terre de conquête. Il est le président de l'Union Internationale des Savants Musulmans, organisation islamiste dont Tariq Ramadan est également membre. Qaradhawi préside aussi le Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche (CEFR), branche européenne des Frères musulmans, dont l’objectif officiel est de "fournir aux populations musulmanes d'Europe une base juridique pour vivre leur foi dans des sociétés où elles sont minoritaires". S’il a participé à la création du CEFR, et qu’il en est le président, ce n’est pas pour rien. En effet, en 2002 dans une fatwa publiée sur le site islamonline.net, il avait exprimé un souhait : L'islam va retourner en Europe, comme un conquérant et un vainqueur, après en avoir été expulsé à deux reprises. (...) Cette fois-ci, la conquête ne se fera pas par l'épée, mais par le prosélytisme et l'idéologie (7). Son travail porte ses fruits. Ces disciples sur le terrain sont très actifs et motivés. En France, Tariq Ramadan et quelques autres sont les penseurs qui transmettent l’idéologie des Frères musulmans sur le plan intellectuel. L’UOIF est là pour organiser, aider à la création d’associations satellites : Havre de Savoir, Étudiants Musulmans de France, Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens, Ligue Française de la Femme Musulmane (créée pour faire passer les idées de Qaradhawi comme étant modernes et émancipatrices), etc. C’est elle aussi qui a créé et encadre l’Institut européen des sciences humaines situé à Château Chinon dans la Nièvre. Institut qui a pour vocation de former des cadres musulmans qui partiront aux 4 coins de France pour diffuser l’idéologie frériste. En 1992, Qaradhawi avait logiquement présidé la première cérémonie de remise de diplômes.

A travers les activités spécifiques de chacune de ces associations satellites de l’UOIF, l’objectif est le prosélytisme et forcer la société à faire de plus en plus d’accommodements concernant l’islam politique. Un de leurs outils les plus efficaces (comme partout dans le monde) est l’instrumentalisation du corps des femmes, notamment en tentant de normaliser le voile et le sexisme qui en découle. L’UOIF a été en pointe de ce combat entre 1989 (l’affaire des collégiennes voilées de Creil) et 2004 (contre la loi sur les signes religieux à l’école). Par cette instrumentalisation des musulmanes voilées, l’UOIF et ses satellites sont fidèles à la doctrine frériste, dont le livre et les déclarations de Qaradhawi en détaillent les justifications. Plus récemment, c’est le CCIF qui a pris le relais en faisant du voile son cheval de bataille. Son directeur, Marwan Muhammad, a été officiellement adoubé par Tariq Ramadan. Le fils spirituel de Qaradhawi transmet le flambeau au petit-fils (8). Le CCIF souhaite être encore plus efficace en prenant pour créneau la défense morale et juridique des intégristes. Son arme fétiche, "l’islamophobie", est là pour empêcher toute critique de l’islam et de l’islamisme. Il joue aussi sur la culpabilisation en inversant formidablement bien les rôles : si vous êtes contre l’idéologie des islamistes, vous êtes intolérants, racistes et oppresseurs (9). En résumé, utiliser les lois et les principes de la République pour les retourner contre elle. Dans la continuité de ses ainés, il utilise pour cela l’efficace cheval de Troie pensé par les Frères musulmans, le voile. Qaradhawi ne pouvait pas rêver mieux.

Ce qui est incroyable, c’est que ça marche sur une partie de la société. De nombreuses personnes politiques, quelques intellectuels, et une partie des féministes se sont laissés piéger et soutiennent, ou au mieux relativisent, l’enjeu du voile. Des féministes qui soutiennent l’idée que la femme est la propriété de l’homme, qu’elle est impure, que son corps ne lui appartient pas, que sa liberté est limitée et que certaines peuvent même en théorie être battues par leur mari si elles osent se rebeller. Qui aurait pu imaginer une chose pareille ? Comment des féministes qui se sont battues contre le sexisme et le patriarcat de l’Église, refusent ce même combat quand il s’agit de l’islam ? Comment des féministes en sont arrivées là ? Par ignorance, ajoutée à une forme de condescendance et un idéal de lutte contre un néocolonialisme fantasmé. Car les femmes voilées sont des musulmanes. C’est leur culture, pas la nôtre. Qui sommes-nous pour vouloir les émanciper ? De plus, les intégristes disent bien que le voile est émancipateur. Pour que cette affirmation soit encore plus crédible, ils mettent des femmes intégristes en avant qui déclarent haut et fort que leur voile les émancipe, et qu’on peut même être voilée et féministe ! Alors pourquoi ne pas les croire ? Voilà la différence entre les féministes et les défenseurs des Droits de l’Homme (je préfère parler des Droits humains) . Si on considère les Droits humains comme universels, certaines féministes considèrent que les Droits des femmes sont divisibles et adaptables selon l’endroit et la situation. Au nom du respect des cultures et du droit à la différence, au mépris de toutes les luttes qu’elles mènent pour les autres femmes, elles défendent ou ferment les yeux sur l’inacceptable. Se taire sur les dérives islamistes pour ne pas "stigmatiser les musulmans". Pourtant, c’est en se taisant que l’ensemble des musulmans est stigmatisé. Et pendant ce temps-là, les femmes musulmanes qui refusent la dictature islamiste et qui se battent pour l’universalité de leurs droits, pleurent. Naïveté des uns ou stratégie efficace des autres ? C’est un peu des deux.

Parmi ses actions, l’UOIF organise la "Rencontre Annuelle des Musulmans de France" au Bourget (ce qui est plutôt la rencontre annuelle des Frères Musulmans de France). C’est pour cette rencontre que le prédicateur star avait été invité en 2012 (et ce n’était pas la première fois) en tant que président du CEFR. L’UOIF, en digne actrice de la "conquête par le prosélytisme et l'idéologie", y est évidemment affiliée. Mais cette fois, le gouvernement français a voulu récompensé le théologien pour l’ensemble de son œuvre : interdiction de territoire. Ce qui a causé beaucoup de peine à Ahmad Jaballah et Amar Lasfar.

Youssef Al Qaradhawi est considéré comme un "théologien qui adopte le principe de la médiation et du juste milieu, un homme de paix et de tolérance qui a œuvré pour l’ouverture et la modération et dont les positions ont toujours été en faveur de la justice et de la liberté, un savant inégalé." "Son discours sur la femme, sur la démocratie dont il défend les principes, apporte un souffle nouveau". Mais, en sachant qui est réellement Qaradhawi, qui peut bien penser cela ? Les intégristes évidemment. En revanche, tout le monde est d’accord sur "la ferveur du prédicateur". Ainsi, pour bien comprendre la philosophie et les actions du CCIF, de l’UOIF et de l’ensemble des islamistes français et partout dans le monde (AKP, Ennhadha, etc.), il est fondamental de bien connaitre leurs sources et références idéologiques. C’est d’abord par-là que nous pouvons mesurer leur dangerosité et les enjeux de leurs revendications.

Si peu de monde rêverait d’avoir Youssef Al-Qaradhawi pour grand-père, il faut bien reconnaitre qu’il a de nombreux enfants et petits-enfants spirituel. Son interdiction de territoire a été une bonne chose. Mais cela n’arrête pas la diffusion de sa pensée "modérée", assurée par ses disciples.

Par son titre "Le licite et l'illicite en islam", le livre de Youssef Al-Qaradhawi prétend respecter l'islam. Je laisse donc le dernier mot de cet article au coran : "Et ne dites pas, conformément aux mensonges proférés par vos langues : “Ceci est licite, et cela est illicite”, pour forger le mensonge contre Allah. Certes, ceux qui forgent le mensonge contre Allah ne réussiront pas" (sourate 16 verset 116).

(2) Alain Gresh, Tariq Ramadan, L’islam en questions, Actes Sud, 2000, p. 100-101.

(5) Qaradawi Youssef, Le licite et l’illicite en islam, Paris, Éditions Al Qalam, 1992, réed. 2005

(6) Memritv.org ou https://www.youtube.com/watch?v=IJxxuuhHsQY pour avoir les sous-titres français

(8) "Voir apparaitre aujourd’hui une relève de la qualité de mes jeunes frères Mohamed Bajrafil et Marwan Muhammad (et de tant d’autres), est juste apaisant, réconfortant et énergisant. Je peux partir tranquille." https://twitter.com/TariqRamadan/status/798910923821957121
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Mon grand-père, ce héros

       En ce 11 novembre et centenaire de la 1ère Guerre Mondiale, j’ai une pensée pour mon grand-père paternel. Je ne l’ai pas connu. Il est mort longtemps avant ma naissance. Je ne savais rien de lui, à part qu’il était algérien et que ses aïeux étaient venus de Turquie (d’où mon nom). On m’a dit qu’il a été naturalisé français car il avait effectué son service militaire pour la France coloniale. Puis il est parti en Tunisie, y a rencontré sa femme et y a fait sa vie. Les infos que j’ai pu avoir quand je m’y suis intéressé étaient très vagues, voire contradictoires. Cela relevait plus de on-dit que de l’Histoire. Alors j’ai entamé des recherches. Mais il est très difficile de trouver des sources administratives dans les anciens départements français et l’ancien protectorat (termes officiels).

J’ai finalement trouvé quelque chose l’été dernier : son dossier militaire. J’y ai découvert qu’il n’a pas fait son service militaire. Il s’est engagé comme volontaire dans l’armée française et il y a fait toute sa carrière ! Son dossier retrace quasiment toute sa vie professionnelle au mois près. Je ne m’attendais vraiment pas à ce que j’ai découvert.

Il est né en 1889 à Dellys en Algérie. Il s’était engagé une 1ère fois en 1908 pour 4 ans. Il fut affecté à Alger et naturalisé français en 1911. Une fois libéré de son engagement, il devint policier stagiaire. J’ai même son adresse algéroise, c’est dingue. Mais il semble que son intérêt pour l’armée française fut plus fort. Il se réengagea et ne quittera l’armée qu’à sa retraite militaire en 1936.

Il était dans l’artillerie et dans les transports. Il participa à la guerre du Maroc entre 1909 et 1911. Puis il combattit "contre l'Allemagne : du 12-5-1915 au 26-9-1918" sur plusieurs champs de bataille en France et sur le front d'Orient. Entre 1916 et janvier 1917, il y a très exactement un siècle, il était en France avec ses frères d’arme. En octobre 1918, il fut "dirigé sur le sanatorium d’Aïn Draham" en Tunisie. Peut-être pour se remettre d’une blessure ou simplement se reposer lors d’une permission. Apparemment ça lui a bien plu. Après la guerre, il a été muté une 1ère fois à Tunis en 1919. Entre deux missions militaires à l’étranger, il était policier à Tunis. Vu le nombre de fois où il demanda à y être affecté, je suis sûr qu’il y avait une histoire d’amour là-dessous. Certainement ma future grand-mère.

Mon grand-père était donc un vétéran de la guerre du Maroc (1909-1911 puis en 1925) et de la Grande Guerre. Il a combattu sur différents théâtres d’opération : la France, le Maghreb et l’Orient. Il a été blessé et était prêt à donner sa vie pour la Patrie. Pour cela, il a été décoré 3 fois.

Je ne cautionne pas la guerre, et encore moins les guerres coloniales. Ma pensée d’aujourd’hui n’est ni une analyse politique ni une analyse historique. C’est l’expression d’une découverte familiale émouvante. En lisant les détails de sa carrière, les différents terrains d’action où il a combattu, ces affectations en tant que policier, en imaginant à quel moment il a pu rencontrer ma grand-mère à Tunis, j’ai vécu un véritable voyage dans le temps. A chaque ligne de son dossier, j’entendais la fureur des combats, le bruit des locomotives, j’imaginais les rues d’Alger et les quartiers de Tunis dans les années 1910 et 1920. J’imaginais mon grand-père se promenant avec ma grand-mère au Belvédère de Tunis. Pour la 1ère fois, je n’étudiais pas l’histoire des autres, je dévorais celle de mon grand-père. J’en avais les larmes aux yeux. Moi qui imaginais un homme qui avait fait un service militaire de quelques mois pour ensuite s’installer tranquillement en Tunisie, j’ai feuilleté l’itinéraire d’un militaire français de carrière, baroudeur et aventurier. En découvrant cette partie de sa vie, je faisais enfin sa connaissance. C’est comme si je le voyais dans sa jeunesse sans qu’il puisse me voir, à un siècle de distance. J’aurais tant aimé le connaitre, lui parler. Ce dossier est le seul fil d’Ariane qui nous lie à travers le temps. En faisant sa connaissance, j’ai aussi appris sur moi. A 43 ans, il n’est jamais trop tard.

Je me souviens d’un facho pro-FN que j'avais croisé il y a quelques années. Il ne me considérait pas comme français à part entière. A ses yeux, il était français depuis toujours par ses ancêtres et moi je n'étais qu'un "arabe", français seulement depuis ma naissance. J’ai parfois subi ce genre de discrimination. J’aimerais le recroiser un jour. Car si mon grand-père a combattu pour la France pendant des années, le seul fait d’arme du sien a été de se cacher dans les maquis pour fuir le STO en 1943.

De nombreux soldats ont eu le parcours de mon grand-père. Peut-être. Mais lui était mon grand-père.

Le 11 novembre est la date de l’armistice, la fin des combats. Cette date est devenue plus largement la commémoration des soldats morts lors de ce conflit. A présent, je l’associe aussi à mon grand-père.

Il s’appelait Mohamed, il était français. Mon grand-père, ce héros.

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Henda Ayari, de l’islamisme à l’islam : une citoyenne libre, une musulmane épanouie

Henda Ayari, de l'islamisme à l'islam : une citoyenne libre, une musulmane épanouie

       Personne t’a obligé à quoi que ce soit. Dans les deux cas c’est toi qui l’a choisie, ne remet pas ça sur l’islam. (...) Elle insinue que sa religion l’a emprisonnée. A gauche (de la photo) la pudeur qui est un des caractères premiers et importants pour le musulman. A droite, l’abandon de la pudeur. (commentaires sur Twitter, le 29 décembre 2015).

Si la tenue de Henda Ayari n’a rien d’impudique, ces propos tenus par un internaute "musulman" le sont particulièrement. Il est un exemple typique de ces islamistes qui sont plus préoccupés par le halal qui entre dans leur bouche plutôt que par le haram qui en sort. La pudeur relève plus du comportement et du langage que des vêtements. Ce tweet est gentil par rapport à d’autres. Les insultes qu’elle a reçues sont nombreuses depuis qu’elle revendique la visibilité de ses cheveux. On l’attaque sur les réseaux sociaux parce qu’elle attaquerait l’islam… Quelles seraient ses attaques contre l’islam ? Son abandon de "la pudeur" parce qu’elle a abandonné la bâche qui la couvrait.

Henda Ayari, comme de nombreuses musulmanes, a longtemps succombé au discours doublement culpabilisant des intégristes. Un discours religieusement culpabilisant : "si tu veux être une bonne musulmane, voile-toi". Et un discours sexuellement culpabilisant : "si tu veux être une femme bien, voile-toi". Comme pour la plupart des femmes voilées, on lui a appris que son corps est potentiellement source de problèmes. Pour les résoudre, il faudrait cacher ce corps. Pour encore mieux la convaincre, on lui explique que c’est Dieu qui l’a voulu et qu’elle en sera récompensée. Elle a vécu ce processus d’aliénation qui mène un jour à faire "le libre choix" de porter le voile. Mais, à force de courage et de réflexion réellement personnelle, elle a su s’extraire de ces discours extrémistes dont le seul but était de contrôler son corps et sa vie en général. Elle a choisi d’abandonner la servitude volontaire pour la liberté réellement choisie. Elle est devenue une femme libre. C’est cette liberté qui fait d’elle une citoyenne accomplie et une musulmane épanouie. Paradoxalement, elle est mieux imprégnée de spiritualité et plus proche de Dieu aujourd’hui, les cheveux au vent avec son blouson en cuir, qu’avec un voile sur la tête et un vêtement la transformant en Belphegor. Car elle a rejeté l’islam du paraitre pour choisir l’islam de l’être. Elle a compris que l’islam est dans le cœur, pas sur la tête. Le degré de spiritualité ne se mesure pas au nombre de centimètres carré d’un morceau de tissu sur le crâne qui désigne l’impureté de celle qui le porte. Elle a compris qu’en enlevant son voile, elle ne devient pas une pièce de 2 euros qui passerait de poche en poche, autrement dit une prostituée qui passe de pénis en pénis, selon les propos si poétique de Hani Ramadan qui compare la "pureté" et la "pudeur" des femmes voilées à l’impureté et l’impudeur des autres. Elle a compris que l’islam peut s’interpréter dans l’esprit de son message, pas à la lettre. Elle a compris qu’une des ambitions de cette religion à l’époque de son Prophète était de mener les fidèles vers plus d’égalité entre les hommes et les femmes. Son but, à une époque où les femmes n’avaient aucun droit ni existence légale, était de protéger les femmes de "l’offense" (coran, sourate 33 verset 59). Il a tenté de le faire avec les moyens, les connaissances et la culture de l’époque. Or, Henda a compris que nous ne sommes plus au Moyen-Age.
Si le but de protéger les femmes de "l’offense" est clairement exprimée dans le coran, le moyen par le port du voile en cachant les cheveux et/ou tout le corps (et de surcroit de nos jours), lui, ne l’est pas. Et encore moins le côté spirituel de ce tissu (sauf lors des 5 prières quotidiennes). La seule partie du corps mentionnée est la poitrine, puis les "atours" (ou "parures"). Pourtant aujourd’hui, nombre de musulman(e)s souhaitent appliquer à la lettre, voire même déformer, ces versets et ne font qu’aller à l’encontre de l’esprit du message originel. En souhaitant revenir à un soi-disant "islam authentique", ils font l’inverse de ce que Dieu et leur Prophète auraient voulu. Selon l’islam, cette religion avait pour ambition de faire progresser l’Humanité. En souhaitant la ramener au Moyen-Age, en désirant aliéner et voiler les femmes, les partisans du voile commettraient donc un "pêché". Ainsi, le voile, avec toutes les valeurs qu’il véhicule, est une insulte à Dieu et son Prophète.

Ces musulmans qui prétendent ainsi défendre leur religion en critiquant, insultant et menaçant Henda, sont exactement ces personnes que le coran dénonce comme offenseurs des femmes. C’est par leur lecture littéraliste et déformée de leurs textes sacrés qu’ils se permettent ce genre d’attitude : puisqu’elle n’est pas voilée alors on peut l’offenser. Peu importe que leur interprétation soit bonne ou non, seule leur vision compte. Peu importe que la religion n’a plus à autoriser ou non nos choix vestimentaires dans un État moderne et laïque au XXIe siècle : elle est musulmane, alors elle doit se plier à la "salafisation" de l’islam et rentrer dans le rang de l’Oumma, communauté des croyants supérieure à la communauté nationale.

C’est pour cela que seules l’éducation, l’instruction, l’émancipation, les lois de la république et la laïcité peuvent protéger les femmes de "l’offense" aujourd'hui. Certainement pas le voile, bien au contraire. Le voile et ses partisans font totalement l’inverse. Ce n’est plus à la religion de les protéger (protection d’ailleurs si peu efficace depuis toujours), mais à la République. C’est vers elle qu’on se tourne à présent. C’est exactement ce qu’a fait Henda.

Après tant d’années de mariage passées sous son voile, son désir de liberté était là. Le déclic lui est venu le jour où elle a été acceptée à l’École nationale des greffes de Dijon. Hier, Henda était une islamiste emprisonnée derrière des barreaux symbolisés par son voile. Aujourd’hui elle est une citoyenne libérée par le Barreau symbolisé par sa robe. C’est le plus beau, le plus parlant symbole de l’idéal laïque et républicain.
Elle est sortie de ces dilemmes en adoptant un islam apaisé. Elle est devenue, peut-être malgré elle, une féministe qui a soif de liberté et de modernité qui sont en accord avec sa nouvelle approche de l’islam. Dans un certain sens, elle est finalement devenue plus proche de l’esprit du message islamique du VIIe siècle que de l’application à la lettre des islamistes du XXIe.

Mais faudra-t-il qu’elle soit vigilante ? Car elle ne manquera pas d’être taxée d'"arabe de service" ou même de "traitresse" par les islamistes. Et puisque cette musulmane a retiré son voile et qu’elle le revendique, elle pourrait aussi être accusée "d’islamophobie" par le CCIF (là, je suis ironique. Quoique…).

Justement, où était le CCIF lorsqu’elle a eu besoin d’aide ? Ce collectif qui prétend défendre les droits des musulman(e)s. Où était-il quand elle a eu besoin d’être défendue pour sa liberté de conscience de vivre un islam plus respectueux des individus ? L’histoire de Henda est parue partout dans la presse. On l'a vu durant des semaines sur presque tous les sites internet d’information et ceux abordant ce type de sujets. Tous les sites ? Non... pas celui du CCIF. Aucun tweet de Marwan Muhammad, pas la moindre ligne, ni même une petite brève sur leur site pour en parler. Une musulmane qui se bat pour enlever son voile ? C’est un bug informatique, un cauchemar, un casse-tête idéologique dans leur conception de la défense des droits de "l’homme". Il vole à la rescousse des musulmanes qui militent pour le porter. Pas celles qui se battent pour l’enlever. Cela n’entre pas dans le cadre de leurs fameuses "statistiques". Un salafiste ne commet pas un "acte islamophobe" en instrumentalisant l’islam pour obliger sa femme à se voiler. Pour les intégristes, il ne fait que respecter sa religion, avec peut-être un peu trop de zèle et un léger manque de pédagogie envers sa femme aux yeux de quelques-uns, mais c’est tout. On invoque la liberté de conscience et de chef de famille pour l’un, et la liberté de conscience par son "libre choix" de se voiler pour l’autre. Le CCIF ne s’est donc pas précipité pour aller la soutenir, comme il sait si bien le faire dans l’heure quand il s’agit de femmes voilées et pour défendre celles et ceux qui revendiquent le sexisme comme valeur islamique. Pour les intégristes, le sexisme et le patriarcat font partie de l’ADN de leur religion. Donc les critiquer et les remettre en cause serait de "l’islamophobie" pour les uns, une trahison pour les autres.

Mais je l’avoue, oui elle a trahit. Elle a trahit l’islamisme pour aller vers l’islam dans son intimité (là où est la vraie place de la religion), et pour aller vers sa vie de femme dans sa citoyenneté. Et ça, les islamistes n’aiment pas du tout. Son livre témoignage, J’ai choisi d’être libre (édition Flammarion), fait partie des meilleures ventes actuelles. La "musulmane de service" n’aura jamais aussi bien porté ce surnom apprécié des intégristes. Car si les amalgames et la peur de l’islam sont entretenus et développés par les terroristes d’un côté, et les islamistes politique de l’autre, c’est avec ces "musulman(e)s de service" que l’image de l’islam pourra évoluer de façon plus positive, et ainsi apaiser les tensions. Elle rend ainsi service à tout le monde, y compris à de nombreux musulman(e)s.

On peut être athée et laïque, chrétien et laïque, musulman et laïque, juif et laïque, hindouiste et laïque, etc. Les religions et l’athéisme sont des particularismes. La laïcité est un bien commun. Henda est donc profondément musulmane et pleinement laïque. Preuve que l’islam peut être compatible avec la République et que l’émancipation de Henda n’est pas en contradiction avec sa foi. Certains diront qu’elle déforme la religion pour arriver à cela. D’autres diront qu’elle respecte au contraire les principes originels de l’islam. Peu importe. L’islam n’est ni moderne ni archaïque. Il n’est ni éclairé ni obscurantiste. Il n’est pas non plus émancipateur ni aliénant. L’islam est ce qu’on veut qu’il soit. Henda, elle, a choisi.

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Marwan Muhammad, du “bon usage” de la culture et de la grammaire française

Marwan Muhammad, du “bon usage” de la culture et de la grammaire française

       L'islam est UNE religion française. Le foulard est UN vêtement français. Mohamed est UN prénom français. Du bon usage des pronoms indéfinis.

Cette déclaration citée dans l’hagiographie de Marwan Muhamad, publiée dans Le Monde le 31 octobre 2016, a été reprise par l’intéressé sur Twitter. Pourquoi a-t-il dit cela et pourquoi l’a-t-il repris ensuite sur Twitter ? Petite explication :

L’islam a sa place en France, comme les autres religions. Mais il n’est pas une religion française. Inutile d’avoir un doctorat en Histoire pour le savoir. De plus, si vraiment c’était le cas, les islamistes n’auraient pas besoin de toujours faire venir des "savants" de l’étranger pour apporter la bonne parole en France. Les prédicateurs français étant des seconds couteaux. Les français musulmans qui expriment leurs formules religieuses entre eux le feraient aussi en français, pas en arabe : ils diraient entre eux “que la paix soit sur toi” au lieu de dire "salam oualikoum", ou bien “si Dieu le veut” au lieu de dire "inchallah", ou encore "Dieu, gloire à Lui, le Très-Haut" plutôt que "Allah soubhanahou wa ta’ala", etc. Car un des éléments les plus importants quand on prétend que sa religion appartient à un pays, à une culture, est de s’exprimer dans sa langue. C’est la moindre des choses. Le but de ces formules est de s’identifier à l’Oumma, la communauté transnationale des musulmans, afin de montrer que leur islamité est supérieure à leur citoyenneté. On se reconnait d’abord entre nous avant de se reconnaitre avec les autres citoyens. Ils pensent ainsi se sentir plus proche, par exemple, d’un jordanien musulman que d’un français athée ou d’une autre confession. Si l’islam était une religion française, ses théologiens et idéologues de référence le seraient aussi, et ce genre d’attitude et de formules en langue étrangère n’existeraient pas. Les français de confession musulmane qui considèrent leur religion comme étant intime ne s’expriment pas de la sorte. Ils préfèrent la spiritualité plutôt que l’apparence verbale ou vestimentaire.

Le "foulard" dont parle M. Muhammad est en réalité le hijab (ou jelbab et niqab, selon le degré de zèle). Il n’est donc pas français, ni même maghrébin, turc ou indonésien d’ailleurs. En Tunisie par exemple, le voile traditionnel est le safsari. Le "foulard" auquel fait référence le directeur du CCIF a été inventé par les intégristes musulmans en Égypte et en Arabie Saoudite (selon le modèle) au début du 20ème siècle. C’est un uniforme politique qui n’a rien de religieux et dont la seule raison d’être est purement sexiste. Il affirme l’infériorité des femmes et l’impureté de leur corps en les cachant sous un tissu pour ne pas exciter les animaux en rut que seraient les hommes. Ce tissu a été standardisé pour être reconnu et retrouvé dans le monde entier. On y ajoute le vernis de la "pudeur islamique". Les femmes voilées sont ainsi considérées comme vertueuses, et les autres sont impudiques et pas assez musulmanes. Hani Ramadan, frère de Tariq, a comparé les femmes non voilées à des pièces de 2 euros qui passent de poche en poche. Autrement dit des putes qui passent de pénis en pénis... D’autres expliquent que si une femme non voilée se fait violer, c’est qu’elle l’a bien cherché. On enrobe enfin le tout avec une bonne dose de religion pour désamorcer toute critique faite au nom de l’égalité des sexes. En France, on appelle ces critiques "l’islamophobie".
Les frontières nationales ne comptent donc pas. L’objectif est que chaque musulman à travers le monde puisse s’identifier à l’Oumma pour y être rassemblés. Cette communauté étant considérée comme supérieure à toutes les autres. Ainsi, le particularisme des voiles culturels (tout aussi sexistes d’ailleurs) de chaque pays a été remplacé par un uniforme international identificateur qui donne la certification labellisée "je suis une bonne musulmane". Le degré de conviction religieuse se mesurant à présent aux centimètres carrés d’un morceau de tissu, en oubliant le caractère purement machiste, sexiste et misogyne de cet uniforme. On retrouve donc aujourd’hui partout le même voile, qu’on soit en Égypte, au Maghreb, en Indonésie, en Europe ou ailleurs. Pour reprendre l’exemple de la Tunisie, si au début des années 2000 de nombreux Tunisiens étaient encore choqués par l’apparition de ce morceau de tissu étranger à leur culture, il y est aujourd’hui globalement admis. Pour de nombreux Tunisiens, l’appartenance à l’islam est devenue la référence principale de leur citoyenneté. On retrouve le même phénomène dans tous les pays musulmans.
Mais les intégristes musulmans français, comme ici M. Muhammad, préfèrent souvent utiliser le terme de "foulard" plutôt que "hijab" ou "voile". Dans l’inconscient collectif, cela renvoie au foulard d’antan porté par une partie des françaises. L’objectif est de rendre cet uniforme misogyne plus neutre, de le faire passer pour un simple accessoire vestimentaire afin de faire oublier son origine et sa véritable raison d’être. C’est stratégiquement plus efficace. Cela permet de faciliter la culpabilisation et l’attaque pour "intolérance" contre les partisans de l’égalité des sexes et de la laïcité. Donc culturellement, historiquement, politiquement, idéologiquement et sexuellement, ce "foulard" n’a absolument rien de français.

On peut s’appeler Mohamed, Jean-Pierre, Ludwig, Jacob ou Hoàng Kim et être totalement français, sans aucune hiérarchie de francité entre les citoyens. Un français s’appelant Mohamed n’est pas moins français qu’un autre s’appelant François. Mais le prénom ne définit pas le citoyen et peut, lui, ne pas être français. Ce qui est le cas de l’exemple cité par M. Muhammad. Je suis moi-même français. Mon prénom ne l’est pas. Mohamed n’a aucune signification dans notre langue, que ce soit dans son étymologie ou ses références. Cela ne signifie pas qu’il ne veut rien dire. Mohamed signifie "digne de louanges" ou encore "comblé d'éloges”, mais pas en français. C’est en arabe. Ce prénom a d’ailleurs quelques déclinaisons comme Mamadou en Afrique subsaharienne par exemple. Mais il n’existe aucune déclinaison en français. Pourquoi ? Peut-être parce que ce prénom n’a rien de français… Le but de cette rhétorique est toujours le même : si on ose dire que le prénom "Mohamed" (et seulement le prénom) n’est pas français, alors on est raciste et "islamophobe". Mais admettons que ce prénom soit bien français. Je suppose que cela signifierait aussi que Stéphane, Eloïse ou Jean-Pierre, qui sont tout autant des prénoms français, pourraient également être les prénoms des enfants de M. Muhammad. J’ai comme un petit doute qui me chatouille à l’évocation de cette idée.

En s’exprimant ainsi, il savait très bien ce que cela allait susciter. C’est toujours la même stratégie : provoquer pour se médiatiser et faire peur, pour ensuite crier à "l’islamophobie" face aux réactions. D’où ce tweet qui a suivi l’article du Monde. Les mots en majuscule sont là pour tenter d’assouplir son propos afin "d’éviter de provoquer une hystérie disproportionnée chez des islamophobes radicalisés", comme il le déclare sur la page facebook du CCIF. "Islamophobes radicalisés", expression qui ne veut rien dire et qui est ironique quand on connaît la radicalité de son islam. La machine victimaire et "islamophobe" tourne donc à plein. Son propos serait un peu plus sérieux s’il parlait d’"articles indéfinis" plutôt que de "pronoms indéfinis". Quand on affirme aussi fort ce genre d’appartenance française, la moindre des choses est de faire "bon usage" des règles de grammaire apprises par les enfants de 8 ans.

Cette déclaration confirme aussi ce que j’ai écrit sur les intégristes musulmans dans mon article portant sur l’"islamisme radical" (1) : il teste pour voir comment la société réagit, puis il avance. Car on sent transpirer son projet, son rêve, à travers ses propos (2).

Faire parler de soi à tout prix en clamant des énormités - faire peur - braquer la société - jouer les victimes - crier à l’islamophobie. C’est la stratégie standard du CCIF. Mais d’où lui est venue l’idée de cette déclaration ? L’a-t-il faite spontanément ? A-t-il eu un éclair de génie de la formule ? Pas du tout. Il s’est fortement inspiré de la déclaration d’une de ses idoles, Tariq Ramadan.

Lors de la Rencontre Annuelle des Musulmans du Nord (RAMN), le 7 février 2016, Tariq Ramadan avait fait un discours politico-religieux (comme à son habitude) de 51 minutes. Emporté par son lyrisme, il déclame : La France est une culture maintenant musulmane. L’islam est une religion française. Et donc la France est une des cultures musulmanes. Vous avez la capacité, l’autorité culturelle de faire que la culture française soit considérée comme une culture musulmane parmi les cultures musulmanes. Et tout ce qui est bon en France, tout ce qui est ouvert à la France, tout ce qui est ouvert à votre expression de votre islam, est français. Le français est une langue de l’islam. La culture française est une des cultures de l’islam. Il faut le dire avec force et le dire avec détermination.
Comme très souvent avec Tariq Ramadan, on peut l’entendre dans un double sens. On peut estimer qu’il incite les Français de confession musulmane à se sentir pleinement français, que leur religiosité n’est pas incompatible avec leur citoyenneté (ce qui est vrai). Mais quand on connaît sa vision de l’islam, sa définition de la citoyenneté, et le projet politique de l’ensemble des Frères musulmans, on peut aussi penser autre chose. On peut estimer qu’il veut pousser les musulmans à faire plier la société française, pour lui imposer les particularismes totalitaires de sa vision religieuse. Pour ma part, je crois qu’il pense les deux.

Voilà donc d’où vient l’inspiration de M. Muhammad. Il n’a rien inventé. Il a seulement récupéré les propos d’une de ses idoles. Et encore, comme il n’a pas le talent littéraire de l’ambigüité fine de son parrain idéologique, il met les deux pieds dans le plat.
On voit bien que ses références ne sont pas Averroès, Ibn Kaldoum ou Mohamed Abduh, et encore moins Voltaire. S’il les connaît aussi bien qu’il maitrise le niveau CE2 en grammaire, je comprends pourquoi il ne les cite jamais.

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Le CCIF et sa référence à l’Allemagne des années 30, l’arroseur arrosé

Conférence de Marwan Muhammad à  la mosquée de Vigneux, avril 2011

       y’a pas un niveau de sacrifice en dessous duquel les gens ils vont nous accepter. Allah, soubhanahou wa ta’ala, il nous donne encore une fois la réponse dans le coran : "on ne sera satisfait de nous que quand on aura abandonné notre religion pour suivre la leur." Il n’y a pas un degré d’acceptabilité de notre religion. C’est pour ça qu’on met en scène l’histoire du musulman modéré et du musulman extrémiste. Parce qu’on espère que, pour ne pas être pris pour un extrémiste, chacun d’entre nous va accepter de faire toutes les concessions pour qu’on nous donne le pin’s d’acceptabilité de « ça y est, c’est bon, tu es un modéré. (…) Ce qu’ils appellent l’islam des Lumières, moi j’appelle ça l’islam du réverbère.

Au moins, c’est clair... Ces déclarations ont été faites par Marwan Muhammad, à l’époque porte-parole du CCIF, à une conférence-débat qui s’était tenue à la mosquée de Vigneux le 30 avril 2011. Mosquée qui a vu défiler de nombreux prédicateurs intégristes de France et d’ailleurs. Organisée par l’association culturelle des musulmans de Vigneux, elle avait pour thème "islamophobie, notre responsabilité face à l’injustice". L’ensemble des propos idéologiques qui ont été tenus lors de cette conférence sont courants et régulièrement répétés par l’ensemble des intégristes. Ce discours politique et religieusement radical est intéressant car il concentre une bonne part de la vision de l’islam politique.

Le CCIF, qui se présente comme grand défenseur de la laïcité et du vivre ensemble, n’est pas à une contradiction et un amalgame près. C’est une stratégie pensée et structurée pour perdre les français et les culpabiliser s’ils ont le malheur de critiquer les intégristes musulmans. Pour cela, deux outils sont utilisés par l’ensemble des islamistes : la victimisation et "l’islamophobie" (terme ancien qui aurait pris son essor avec les intégristes iraniens à la fin des années 70 pour stigmatiser les femmes refusant de se voiler). S’il existe effectivement des actes et propos anti-musulmans (et il faut les sanctionner), le CCIF inclut surtout dans son action la lutte contre toute critique de l’islam, de l’islamisme, et contre toute opposition laïque. Il considère les intégristes comme de simples musulmans. La lutte contre l’intégrisme se transformant ainsi en une lutte contre les musulmans en général. Et c’est tout cela qui serait de "l’islamophobie", à leurs yeux un délit. Les musulmans modérés étant considérés comme les "musulmans de service" (cité également dans cette conférence). Le piège de ce terme inapproprié, et qui n’existe pas en droit français, a été maintes fois démontré.

D’un autre côté, Il ne fait aucune distinction entre ses adversaires : l’extrême droite est mise dans le même sac que les défenseurs de la laïcité et de l’égalité des sexes : tous des fachos ! Cette stratégie en dit long sur leur vision de la démocratie. Comme tout mouvement inspiré des Frères musulmans, il utilise les termes de nos valeurs (démocratie, valeurs républicaines, laïcité, liberté, …) pour en détourner le sens et les retourner contre nous. Rien de mieux pour culpabiliser les laïcs et les féministes. Et ça marche sur beaucoup d’entre eux.
Marwan Muhammad n’a jamais souhaité non plus donner son opinion devant le grand public sur l’instrumentalisation de la religion à des fins sexistes et misogynes, comme le voile par exemple. Pour ne pas montrer sa radicalité, il botte en touche en se présentant comme simple défenseur des opprimés et souhaite rester uniquement sur le terrain juridique (et politique). Mais quand il est face à son public, comme lors de cette conférence, c’est tout autre chose. Tout en restant dans le discours politique, il n’hésite pas à faire la leçon en citant Allah, le Coran, le prophète. Il devient un imam devant ses fidèles. Il ne s’adresse plus à des hommes et des femmes, ou à des citoyen(ne)s, mais à des "frères" et "sœurs". Comme tout bon islamiste, il a une lecture littéraliste du coran, il distille l’idée de l’impudeur des femmes de culture française, il expose sa vision rétrograde du rôle de la femme musulmane, et il magnifie la suprématie de l’islam sur la France et sur le monde. Il n’a aucun état d’âme non plus à faire des comparaisons choquantes (et historiquement fausses) avec les juifs. Cette conférence, dont le thème et le discours dégoulinent de victimisation surréaliste, n’est pas différente des autres. A un moment, la mine grave et sur un ton solennel, il déclame :
C’est l’histoire d’un pays qui chaque jour bascule un peu plus dans l’islamophobie. Ce pays, c’est pas l’Allemagne des années 30. C’est la France des années 2010. Cette façon de nommer un culte, cette façon de nommer des croyants, cette façon de les stigmatiser et de dire qu’ils posent problème et qu’ils mettent en péril l’identité du pays, c’est exactement la manière dont on stigmatisait les juifs au début du siècle dernier. C’est pas dans l’Allemagne des années 30 qu’on mitraille des mosquées. C’est pas dans l’Allemagne des années 30 qu’on dit à des enfants tu n’iras pas au centre de loisirs parce que tu ne veux pas manger du pâté et du jambon à l’école. Ce n’est pas dans l’Allemagne des années 30 qu’on viole des femmes le jour de l’Aïd. Qu’est-ce que nous, musulmans, on fait pour changer ça ? Et est-ce qu’on est responsable de changer ça ? La réponse est dans la question.

Passons sur les énormités à propos du pâté et du jambon, et du viol des femmes le jour de l’Aïd. Ben oui, les violeurs aussi sont "islamophobes" : ils osent violer des femmes le jour de l’Aïd ! Ils pourraient quand même attendre le lendemain, par respect ! Les viols sont bien moins graves le reste de l’année (estimés à 75000/an). Ils n’ont vraiment aucun respect ces violeurs… Ou bien le viol serait plus grave si les victimes sont musulmanes ? Dans son propos, si le viol a lieu le jour de l’Aïd, ce n’est plus un crime commis sur une femme mais un acte "islamophobe" contre une musulmane...
Alors passons. A part ça, nous voyons ici une des rhétoriques les plus utilisées par les intégristes musulmans : l’analogie victimaire avec l’antisémitisme. Mais n’est pas historien qui veut. Cette analogie qui se veut historique n’a rien à voir avec l’Histoire. Les comparaisons sont hors sujet et il n’y a aucune mise en contexte. Mais comment lui en vouloir ? Comme tout bon intégriste qui se respecte, il aborde aussi le Coran exactement de la même façon. De plus, la comparaison faite par les islamistes entre ce que subiraient les (intégristes) musulmans aujourd’hui et les persécutions des Juifs dans les années 30 est assez ironique, quand on connaît l’antisémitisme du monde musulman et chez une partie des français de confession musulmane.

Cette rhétorique islamiste commence d’abord par la création d’une figure raciale, celle de l’opprimé supposé. Le problème ne relèverait plus d’une idéologie religieuse choisie, mais d’un groupe racialisé persécuté. Il y aurait une race musulmane comme il y a un peuple juif. Cela rappelle les théories racialistes et racistes du Parti des Indigènes de la République. On comprend mieux les liens qu’ils entretiennent. C’est par cette stratégie que "l’islamophobie", délit imaginaire, devient un racisme. La religiosité, et de surcroit la religiosité extrémiste, relève pourtant d’un choix, pas d’une origine ethnique. L’autre problème est qu’il y a une essentialisation qui piège les musulmans qui n’ont pas choisi le radicalisme, en les incluant malgré eux dans le système victimaire et racialisé par les islamistes.

Dans l’Allemagne des années 30, les juifs ne cherchaient pas à se distinguer et ne demandaient aucun aménagement pour leur religion, contrairement au CCIF et aux autres islamistes en France aujourd’hui. Ils ne demandaient pas à l’Allemagne des accommodements à leurs pratiques rigoristes sous la menace d’être accusés de judéophobie. La référence à l’Allemagne des années 30 concerne l’antisémitisme, pas l’anti-judaisme. L’anti-judaïsme est une opinion qui concerne une religion. L’antisémitisme est un racisme puisqu’il vise une ethnie. Comparer l’antisémitisme à "l’islamophobie", c’est mettre au même niveau la manifestation d’un racisme et l’expression d’une critique religieuse, dont la critique de l’extrémisme religieux.

Dans les années 30, les juifs ont été persécutés. Ils ne l’ont pas été pour leur religion, mais en tant que groupe racial. Un juif pouvait donc être non pratiquant, athée ou converti au catholicisme, il était quand même discriminé, harcelé, spolié puis plus tard déporté. Le juif était considéré comme faisant partie d’une race inférieure et impure. Sa judaïté n’était pas un critère. D’ailleurs, les nazis n’ont pas empêché les juifs pratiquants d’exercer leur culte.

En France aujourd’hui, les musulmans, y compris les intégristes, ne sont évidemment pas persécutés. L’islamisme politique s’exprime même sans difficultés (n’est-ce pas M. Muhammad ?). De nombreuses associations officiellement culturelles, qui sont en réalité cultuelles, reçoivent des subventions publiques (comme l’association culturelle des musulmans de Vigneux ?). Les musulmans, tout comme les croyants des autres religions, sont même protégés par notre laïcité. Le CCIF le sait bien puisqu’il n’hésite pas à se servir de ces lois et à attaquer en justice quand il estime qu’il y a eu un acte "islamophobe". Et s’il y a vraiment eu discrimination, la justice de ce "pays islamophobe" leur donne raison. Les juifs avaient-ils toutes ces possibilités dans l’Allemagne des années 30 ? Bien-sûr que non. Bien au contraire, l’Allemagne des années 30 avait fait de l’antisémitisme un programme politique en promulguant des lois pour exclure totalement les juifs de la société : interdiction du mariage et des relations extraconjugales entre Juifs et citoyens de sang allemand, interdiction pour les Juifs d’exercer certains métiers, puis confiscation des biens juifs, etc.

S’il y a bien en France des lois d’interdiction, elles ne visent en aucun cas un groupe ethnique ni même les musulmans en tant que croyants. Elles visent à limiter l’expansion d’une idéologie totalitaire, du communautarisme et du sexisme au nom du religieux. Contrairement à ce que souhaite faire croire le CCIF, les lois ne concernent pas les musulmans, mais les dérives faites au nom de l’islam. Une musulmane modérée se fiche complètement de la loi sur le voile intégral ou de celle sur les signes religieux à l’école puisque cela ne la concerne pas. Elle peut pleinement vivre sa foi, et même être protégée contre les injonctions des intégristes. Rien de tel pour les juifs allemands des années 30.

Il est vrai que les actes et propos anti-musulmans ont augmenté en 2015. Mais leur nombre reste limité. Sachant qu’il y a eu en France plusieurs attentats et des dizaines de morts au nom de l’islam (par armes à feu, égorgement, écrasement). Sachant que les "représentants" des musulmans invités dans les médias sont presque toujours les militants de l’islamisme politique (UOIF, Tariq Ramadan, CCIF, etc.). Sachant que notre pays a une histoire et des acquis concernant la lutte pour l’égalité des sexes. Il est donc compréhensible que les français aient peur, et cela explique en partie la stupidité d’une minorité à commettre des actes anti-musulmans. Mais vu la gravité de la situation, la France en général a toutefois su rester digne. Quand on compare l’attitude de la France face à la barbarie qui la touche et l’islamisme qui se développe sur notre sol, cela n’a rien à voir avec l’attitude de nombre de musulmans à travers le monde pour quelques dessins caricaturant le prophète. De plus, pour revenir à la comparaison avec l’antisémitisme, il y a presque 2 fois plus d’actes antisémites alors que cette population est 6 fois moins importante en France que les musulmans. Et les actes et propos antisémites commis par des français musulmans sont en augmentation…
Il y a donc du racisme en France. Mais pas plus qu’ailleurs, et même bien moins que dans la plupart des pays du monde, surtout bien moins que dans bon nombre de pays musulmans. Les musulmans ne sont donc pas stigmatisés. Ce sont les dérives extrémistes et sexistes d’une partie d’entre eux qui sont dénoncées et combattues. En incluant volontairement l’ensemble des musulmans malgré eux, les islamistes contribuent à l’amalgame et à la peur de l’islam.

Alors pourquoi faire l’analogie entre “l’islamophobie” et l’antisémitisme de l’Allemagne des années 30 ? Car la référence à la persécution des juifs est la carte premium de la victimisation. D’autant plus qu’elle fait écho à notre traumatisme historique. Il n’y a donc rien de mieux pour culpabiliser la population, même si les persécutions des juifs allemands n’ont absolument rien à voir avec "l’islamophobie en France". Cette analogie est également le moyen de diaboliser, culpabiliser et disqualifier tous ceux qui s’opposent à l’islamisme, en les comparant aux nazis. Les deux volets de ce stratagème sont particulièrement ignobles...

Mais allons quand même dans le sens de M. Muhammad, juste pour voir. Tentons de faire un parallèle avec le nazisme et l’Allemagne des années 30 qu’il aime tant évoquer. Voici la suite de son discours qui passe du statut victimaire à celui de communauté supérieure : Allah, soubhanahou wa ta’ala, nous dit : "vous êtes la meilleure communauté qui ait surgi sur Terre". Pas la deuxième, pas une bonne communauté, mais la meilleure des communautés. Et juste après, Allah soubhanahou wa ta’ala dit : "vous recommandez le bien et vous interdisez ce qui est blâmable, et vous croyez en Allah" soubhanahou wa ta’ala. Ça veut dire que cette caractéristique est une caractéristique identificatrice des musulmans. Elle nous fait sortir du rang et elle fait de nous les premiers de la classe auprès d’Allah soubhanahou wa ta’ala. C’est pas une petite caractéristique, mais c’est une responsabilité. C’est une responsabilité, pas que quand on s’attaque aux musulmans. C’est une responsabilité pour toutes les injustices qui frappent la terre sur laquelle Allah soubhanahou wa ta’ala nous a mis comme gérants, comme responsables de l’ordre public.”

Ce discours est surprenant pour n’importe qui, mais banal et tout à fait normal pour les islamistes. Il fait référence à la Sourate 3 verset 110 du coran : "Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes vous ordonnez le convenable, interdisez le blâmable et croyez à Allah. (…)". Les musulmans modérés prennent le coran dans son esprit, pas à la lettre. Ils interprètent et adaptent l’islam en fonction du contexte, de l’époque, et de la société dans laquelle ils vivent. Ils estiment ainsi possible d’écarter des versets (sans pour autant les supprimer puisqu’ils existent) qui sont déconnectés de notre monde et ne sont plus applicables aujourd’hui. Tout ce que déteste le CCIF. Les intégristes, eux, considèrent que la parole de Dieu est éternelle et qu’il faut tout prendre à la lettre. Quitte même à extrapoler les écrits originaux dans un sens rigoriste et totalitaire qui les arrange. Le CCIF et l’ensemble des intégristes n’y voient aucun mal. Ce qui est d’autant plus terrifiant.

Ainsi, le porte-parole du CCIF affirme à ses fidèles que la communauté musulmane est supérieure à toutes les autres. Il revendique donc "une idéologie fondée sur la croyance qu'il existe une hiérarchie entre les groupes humains et que certaines catégories de personnes sont supérieures à d'autres". Pourquoi je mets des guillemets ? Parce que je cite la définition exacte du racisme… Cette supériorité supposée donnerait aux musulmans la capacité de déterminer ce qui est bien ou mal pour tous. Cela rendrait cette communauté désignée par Dieu "gérante et responsable de l’ordre public". Cela porte un nom : le totalitarisme.

Cette pensée raciste et totalitaire est effrayante et choquante. Mais c’est si peu quand on connait celui qui a pensé et appliqué les mêmes idées, avec presque les mêmes termes, dans la fameuse "Allemagne des années 30" si souvent citée par M. Muhammad pour se poser en victime. Pour bien comparer, je le cite de nouveau : Allah nous dit : "vous êtes la meilleure communauté qui ait surgi sur Terre". Pas la deuxième, pas une bonne communauté, mais la meilleure des communautés. Et juste après, Allah dit : "vous recommandez le bien et vous interdisez ce qui est blâmable, et vous croyez en Allah". Ça veut dire que cette caractéristique est une caractéristique identificatrice des musulmans. Elle nous fait sortir du rang et elle fait de nous les premiers de la classe auprès d’Allah. C’est pas une petite caractéristique, mais c’est une responsabilité. C’est une responsabilité, pas que quand on s’attaque aux musulmans. C’est une responsabilité pour toutes les injustices qui frappent la terre sur laquelle Allah nous a mis comme gérants, comme responsables de l’ordre public.

Voici maintenant la pensée d’un allemand qui était dans le même délire : L'Aryen est l'étincelle divine du génie (…) ; il a toujours allumé à nouveau ce feu qui, sous la forme de la connaissance, éclairait la nuit et montrait ainsi à l'homme le chemin qu'il devait gravir pour devenir le maître des autres êtres vivant sur cette terre. (Tome I, chapitre 11) [La] mission donnée au peuple allemand sur cette terre consiste uniquement à former un État qui considère comme son but suprême de conserver et de défendre les plus nobles éléments de notre peuple, restés inaltérés, et qui sont aussi ceux de l'humanité entière. (…) La tâche qui consiste à conserver et à défendre une espèce humaine supérieure (la race aryenne), dont la bonté du Tout Puissant a gratifié cette terre, apparaît une mission vraiment noble. (Tome II chapitre 2) [Le nazisme] doit avoir conscience de ce que, gardiens de la plus haute humanité sur cette terre, nous avons aussi les plus hautes obligations. (Tome II chapitre 14). Adolph Hitler, Mein Kampf
Pas mal pour une association qui prétend "défendre les droits de l’Homme". Le CCIF a bien su inverser les rôles dans sa référence à l’Allemagne des années 30. Vous avez un peu la nausée ? C’est normal. A côté du CCIF, les idéologues fachos du FN passeraient presque pour des enfants de chœur.
Si cette conférence a eu lieu en 2011, la comparaison avec l’Allemagne des années 30, et la référence au verset cité, n’ont jamais cessé depuis.

Ainsi, le CCIF prétend défendre la laïcité mais la bafoue. Il prétend défendre les droits de l’Homme, et traite tous ses adversaires de fascistes, pour mieux défendre et véhiculer une idéologie raciste et totalitaire : le fascisme vert. On retrouve là, typiquement, la mécanique du Front National. Avec de tels défenseurs, les musulmans n’ont pas besoin d’agresseurs.

Loin de défendre les droits humains et les musulmans dans l’absolu, le CCIF, comme tous les islamistes, lutte pour une certaine idée de l’islam et la validation de l’intégrisme comme étant l’islam véritable. En cela, et en incluant les musulmans modérés malgré eux dans sa "communauté musulmane", il entretient et développe volontairement ce qu’il prétend combattre : l’amalgame et "l’islamophobie". Car ce qui crée la peur de l’islam chez nos concitoyens, ce qui aussi excite, donne des arguments et favorise l’extrême droite, c’est l’islamisme, dont le CCIF est idéologiquement la branche juridique en France. Cette stratégie peut fonctionner, mais seulement un temps, le temps de l’illusion.

Pour en finir avec la référence à l’Allemagne des années 30 si chère aux intégristes : si les démocraties s’étaient montrées faibles et parfois complaisantes avec le nazisme, il est vrai qu’il y a le même aveuglement et la même complaisance aujourd’hui avec une partie de la gauche et des féministes concernant l’islamisme. Mais nous, les féministes universalistes, les républicains démocrates et laïques de gauche, de droite et de toutes confessions, ne commettrons pas la même erreur, dans “la France des années 2010”, avec ce nouveau totalitarisme qu’est l’islamisme. Ne l’oublions pas : “l’islamisme n’est pas une religion”, comme le disent très justement des musulmans laïques. Les intégristes ne réussiront jamais à nous ramener au Moyen-Age, ni même à l’Allemagne des années 30, car ils ne peuvent rien contre le progrès des consciences.

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